Les Feuillets de corde

Revue épisodique efferverscente

C'est avec grand plaisir que nous vous présentons les huit premiers numéros de notre revue Les Feuillets de corde (Editions Traverse asbl).

Notre revue se veut effervescente, paraît de façon épisodique et suscite des œuvres de création, écrite, gravée, photographique,…à partit des lieux communs de l’époque… (« Pas de souci », « Ne pas se prendre la tête », « Le temps qu’il nous reste », …).

Chaque présentation publique d’un nouveau numéro fait l'objet d'un lancement avec lectures-performances… Nous accueillons et suscitons également les textes et contributions diverses de nos invités…De longs entretiens, des Podcasts, des textes, des vidéos, des photos sont régulièrement déposés sur notre Blog et notre Site.  

 

Esprit des Feuillets de corde

PDF: http://traverse.unblog.fr/files/2013/12/les-feuillets-de-cordecollector1.pdf

Inspiré par la Litteratura de cordel brésilienne, surtout active des années '30 à '50, qui proposait un

texte simple — épître au gouvernement ou lettre d'amour à la voisine — agrémenté d'une gravure sur bois et s'exposait accrochée sur un fil, Daniel Simon a eu le désir de lancer des lettres à ses contemporains sur des sujets qui touchent à l'actualité ou à la société.

Dès 2013, Daniel Simon pilotera avec Eric Piette la nouvelle série qui paraîtra de façon épisodique (Textes-Photographies, bientôt collages,…).

Dans les Feuillets de corde, il ne s'agit pas d'avoir des humeurs, mais de tenter de manifester de l'esprit ( !) pour le plus grand bonheur des lecteurs.

 

Janvier 2014

Eric Piette et Daniel Simon

 

Un cycle d’abonnement normal : 6 numéros en cours d’année : 10 euros  

Les Feuillets de corde sont indépendants et ne bénéficient d’aucune subvention.

Vos dons et abonnements sont donc bienvenus !

Virement: Traverse asbl   IBAN : BE81 0682 1443 7624   BIC : GKCCBEBB

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Toutes les photos, films, Podcasts sur le blog

http://feuilletsdecorde.unblog.fr/

Revue effervescente qui paraît de façon épisodique

Prix au numéro : 2 euros (envoi compris)

Abonnement (les 6 numéros de l’année en cours) : 10 euros

Pilotage artistique : Daniel Simon et Eric Piette

Graphisme et mise en page : Joëlle Salmon

Virement: Traverse asbl

IBAN : BE81 0682 1443 7624   BIC : GKCCBEBB

Production : Traverse asbl

86/14, avenue Paul Deschanel – 1030 Bruxelles – Belgique

traverse@skynet.be       www.traverse.be

Coédition -- Diffusion -- Distribution : Couleur livres asbl

edition@couleurlivres.be

www.couleurlivres.be

© 2011-2012-2013 Couleur livres asbl

Vous pouvez vous procurer  « les Feuillets de corde » en écrivant et en commandant à www.couleurlivres.be ou http://www.traverse. 

Asbl - Avenue Paul Deschanel 86/14 – 1030 Bruxelles

Tél : 00.32 (2) 216.15.10 – GSM : 0477/76.36.22

Email : traverse@skynet.be 

Compte: IBAN : BE81 0682 1443 7624   BIC : GKCCBEBB de Traverse asbl -

  

Les Feuillets de corde

Revue effervescente 2011-2012

Collector 8 écrivains – 8 graveurs

Sous pochette papier Crystal

10 euros

Frais de port compris

http://traverse.unblog.fr/files/2013/12/les-feuillets-de-cordecollector1.pdf 

 


Bientôt le 13 et le 14.... 

"Ma deuxième langue"

Photo:Daniel Locus - Texte: Corinne Hoex

Octobre- novembre-décembre 2013, n°12

http://feuilletsdecorde.unblog.fr/2013/12/29/ma-deuxieme-langue/

 

 

Texte de Corinne Hoex

 

Parmi les quelque six mille langues du monde, un grand nombre est menacé d’extinction à plus ou moins brève échéance. Ce phénomène s'accélère d'année en année. L'Unesco fournit des chiffres : 50 % des langues sont en danger de disparition ; une langue disparaît en moyenne toutes les deux semaines ; si rien n'est fait, 90 % des langues vont probablement disparaître au cours de ce siècle.

Le muscle le plus fort de l’organisme est la langue. 

Je veux la langue. Il me la faut en bouche. Si elle s’échappe, je me jette sur la première qui passe. Mordre. Meurtrir. Saisir la chair vivante. Le rat tiède du dedans. Le rôdeur humide aux yeux brillants qui traque le chat noir de ma gorge. Miaulement rauque au mufle rose.

Je veux la langue jusqu’à la rompre. Je la dresse, verticale, divisée par un zip. Je l’érige, écarlate, éclairée de papilles, sur le golgotha de ma glotte, brigande aiguë qui se délivre. Je l’étire jusqu’à toi en sa traction impitoyable. Frein forcé. Arraché. Muscle saillant, braqué, doublé de veines violettes.

Je veux la langue amoureuse. La langue ravageuse enroulée à la tienne. La pourlécheuse. La lapeuse. La dévoratrice. La barbare.

Je veux l’intarissable. La sécrétante. La langue pavlovienne, réflexe, conjonctive. Bave épaisse, mousseuse, spumeuse, dégoulinante. Bave de crapaud, de boa, de chien, de ver, d’épileptique. Râles. Ruminations. Bave enragée, rebelle. Arrière-goût de colère.

Je veux la langue pour qu’elle mousse. Glandes salivaires exultantes. Parotides. Sous-maxillaires. Sublinguales. Les productives. Les déchaînées. Baves. Baves. Fleuves de baves. Je veux le ptyalisme et la sialorrhée. Baves blanches, vipérines. Écoulements visqueux. Sanies. Boues souterraines. Liqueurs inassouvies. Glaires troubles, écumeux. Rages. Venins. Morsures.

Je veux la langue guerrière. La musculeuse. La barbillonnée. La langue hémorragique, vasculaire, sanglante. Maxillaires belliqueux. Puissants masticatoires.

Je veux la langue mère. La dévastatrice. La saccageuse. La tortionnaire. La maternelle. Haletante. Énorme. Grasse. Orageuse. Pillarde. Pouls battant. Outre pleine. Enflée. Gavée. Bruyante. Tambour de sang.

Je veux la langue percutante, nette, tranchée, formelle. La langue explicite, qui articule les dentales, tape sèchement sur le palais. La langue dominante. L’officielle. La diplomatique. La langue d’État. La nationale.

Je veux la langue châtiée. L’immuable. La tyrannique. La grévisseuse. La robertienne. Chaperonnée par Boileau. Scrutée par Vaugelas. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. La prudente. La timorée. Tournée sept fois. Gardée en poche.

Je veux la langue pompeuse. Sublime. Incantatoire. Grandiose. Liturgique.

Je veux la langue sacrilège. L’intraitable. La blasphématoire. La forcenée. La ricanante. La langue purpurine arrachée par les tenailles du bourreau. Déracinée. Jetée au feu. Maudissante. Rugissante. Imprécatoire. Jaillissement de sang noir. Crachat projeté.

Je veux la langue polyglotte. La discoureuse. La volubile. Je veux en bouche ses exotismes, ses pidgins, ses sabirs et ses espérantos. Je veux ses charabias, ses galimatias, ses volapüks, ses bichlamars, ses baragouins, ses borborygmes. Je veux ses hottentots, ses boschimans, ses tagalogs et ses wolofs.

Je veux la langue en son onomastique, en sa toponymie, en son hydronymie, en son oronymie. La langue en sa glossématique, en sa morphosyntaxe, en sa phonologie. Est-elle flexionnelle ? Isolante ? Holophrastique ? Polysynthétique ? Transpositive ? Agglutinante ? Est-elle à tons ? Est-elle à clicks ? Est-elle casuelle ? Est-elle inversive ?

Je veux la langue péroreuse, la babillarde, la dégoiseuse, la bobardière. Je veux la goguenarde, la narquoise, la trompetante. Je veux la vocalisante, l’arpégeante, la papillonnante, la folâtreuse, l’hyménoptère. Je veux la zézayante, la zozotante, la bégayante, la hoquetante, la postillonnante, la lapsusseuse, la fourcheuse.

 

Mais surtout je veux l’autre langue. La séquestrée. La verrouillée. L’indigne.

— En avez-vous une deuxième ? Une de réserve ? En avez-vous plusieurs comme ça ?

Silence ! Vous ne saurez rien !

— Allons, mon petit, ouvrez ! Allons, tirez la langue ! Ouvrez, mon petit ! Dites Aaaaa ! Allons, ouvrez grand : Aaaaa...!

Halte-là ! Pas si vite ! Lâchez donc vos spatules. Épargnez-moi vos abaisse-langue. Rangez vos manches de cuiller. Vous ne l’aurez pas. Vous ne verrez rien.

Elle est l’inatteignable. L’irréductible. La clandestine. L’étrangère.

Elle est ma souterraine. La gardienne du gouffre. Postée devant la fosse. Le piège obscur. La trappe. L’entonnoir. La boudinière. L’antre spongieux et mauve. L’énorme triperie. Pas de parapet. Aucun garde-fou. Seulement l’à-pic. L’abrupt. Le trou. La basse-fosse. Camisole de force. Labeur de fond de cale. Syllabes monstrueuses accroupies sous la glotte. Un lièvre se tordant et qu’il faudra mâcher.

Elle est ma téméraire, face à la machinerie. Dents volontaires. Couperets. Turbines qui attaquent. Goût salé des tréfonds. Bulle rose qui dort. Confinée en coulisses. Ramassée sous les joues.

Elle est mon inconnue. Sentinelle du vide. Fosse sombre du souffleur. Balustrade branlante. Penchée sur le vent noir. Trouée. Trouée. Ouverte à tous les vents. Ma rapiécée. Mon affamée. Ma primitive.

Elle est mon indomptée. Celle qui ne s’étire pas devant la glace des lavabos dans la lumière blanche du néon. Ne se pointe pas dans le masque. Ne se disperse pas. Ne se dépense pas. N’a jamais parlé, jamais hurlé, jamais rugi. Jamais murmuré. Jamais dit. Ne connaît que l’obscur. La lumière absente.

Elle est ma langue des tréfonds. Ma recluse. Mon emmurée. Mon abyssale. Ma ravalée. Ma scaphandrière. Elle est ma parente, ma pareille, ma deuxième, ma géminée, ma dérobée, ma revenue. Veilleuse de ma nuit. Silence de sphinx. Rougeur ardente de fleur vénéneuse. Moignon terré à fond de gorge. Remuement. Gonflement. Contraction. Contorsion. Avancement. Retirement. Les mots affluent comme du sang. Je la sens s’allonger. Rouleau de chair papillante. Se pousser contre les dents. Ouvrir ! crie-t-elle. Ouvrir !

 

 

Edito

 

A l’arraché ! 

Dans ma langue première, le nom des oiseaux, des lèvres, des jambes  des bras, des regards et des bateaux, dans cette langue primale, vagissements, glossolalies, borborygmes, couinements et roucoulades, dans cette langue capitale, brûlures, froidures, coups et blessures, maux de ventre et de tête, voilures et encablures de rêves, dans cette langue initiale, mère et père, mort et pire encore, rougeurs, hontes, festons de trahisons, malversations, machinations et manducations, dans cette langue du début, ba-ba, bu-bu, bi-bi, bo-bo, be-be et balbuties, billevesées et babeluttes, dans cette langue accrochée à la viande, gouteuses rencontres, liquides raclures et puantes investitures, dans cette langue de départ, de quoi se la clouer, se la tenir muette, se la tourner et retourner sept fois dans la bouche première venue, dans ma langue ancienne, de la place, des trous, des plis, des vestiaires, des couloirs, des tunnels et des ponts, de la matière du monde dispersée en chacun pour faire pousser l’autre, la deuxième, la plus subtile et maligne, la plus vile et toujours en retard du sublime, la seule que je vais perdre un jour, avec soulagement, ma deuxième langue.

D.S.

 

Contre-Edito

 

« Pour autant qu’on puisse le savoir, cela commença comme ceci :

Ils tournoyaient dans la cuisine. Il comprit :

        Ardent lévier.

Il fit :

        Qu’est-ce que tu dis ?

        Ardent lévier.

        Qu’est-ce que tu dis ?

Elle répondit :

        Il ne faut pas jeter le marc dans l’évier. »

 

André Baillon, Délires, « Des Mots, drame cérébral. »

 

Langage appris, apprivoisé.

Détourner, éliminer la ponctuation de la normalité. Les mots manquent : briser la vaisselle par terre. Le corps-à-corps en exutoire pour se défaire d’une mort annoncée. Ne pas accepter les cécités et langues coupées.

            De ses grammaires sans temps, grammaires du corps, l’enfant se défait et se replie au sein d’une chambre où les livres ouvrent à une vie plus réelle. Ne plus comprendre où se situe la fiction et sentir le mouvement des points fixes.

            Silence. Ça tourneboule. Se déploie, pas à pas, la langue. Trafiquée, bricolée, balbutiée, murmurée, secrète, incomplète, où se perdent les adjectifs, s’ordonnent les métaphores filées. Le langage des autres s’amenuise et prolifère le tracé d’une ligne brumeuse.

Délirer et délier : synonymes incomplets.

 

E. P.

 


"Ce n'est pas une critique!"

Photo : Helder Wasterlain
Texte : Catherine Ysmal
   fichier pdf Lancement du n11 

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Photo: Helder Wasterlain

Présentation: Eric Piette et Daniel Simon à la Librairie Cent papiers le dimanche

15 septembre de 15 à 17h.

Textes: fichier pdf feuillet11-par1

 

 

« Ce n’est pas une critique » :

Petite phrase à l’usage de la critique le plus souvent prononcée sous un ton confidentiel, un aparté. Enonce le plus souvent une critique émise avec perfidie, la négation se voulant apaisante, non contestable. Serait un avis, plus qu’un jugement, un conseil adoubé par l’opinion commune, publique chic-choc, majoritaire. Connaît une extraordinaire ascension dans le langage courant depuis les années 2000. Est devenue un tic plus qu’un cri.

Synonyme : « Je dis ça, je ne dis rien », « ce n’est pas moi qui parle mais le bon sens. », « on se connaît depuis longtemps, hein, donc… ? », etc…

* 

Cric-crac, ça peine à l’exercice du monde et du langage, ça toque furibond, les mots, les expressions, le sens. Ça toque en moi, ça agace, énerve. Ça parle sans parler, ça parle tout le temps, tout autour, ça dit en pharmacopées, maladies, rémissions, rechutes. Ça dit domination, pouvoir, raison des plus forts/convaincants/conquérants. Ça dit conflit, espionnage, exil, tarmac. Et non partage. Ça dit langue torturée, vidée. Et non dialogue. Et météo quand le soleil pourrait encore tout, même à la fin de l’été. Ça dit retour, rentrée, fric, en vrac ; ça dit rituel, ritournelle, répétition. Ça parle, faut que ça parle !

Et moi, faut que je crie. À deux mains.

Ça et là, on marche blanc harponnant d'une gangue la langue des barbares, qui ? la langue des autres – quoi ? – en se mouchant dans des draps à l'odeur des sociétés spectaculaires. On commente. On sort les preuves des bons et des méchants.  On redistribue, recoupe. Noirs et blancs. Binaires. On se plaint à dieu/aux dieux, claquemurés dans des bat-mobiles roulant vers des négoces tandis que la croix et sa résurrection s'agitent sous la pluie d'un changement climatique. Tout fout le camp, même le printemps.

On ? Donneurs d’ordres pour juguler l’ignorance des p'tits pères « comme si ». On, visages irrigués de mimiques malveillantes qui entonnent des psalmodies sur les autres, les p'tites gens, les braves gens, les gens cette peste et leurs abus divers aux guichets, dans la rue, le quartier, dans la ville, le pays, le monde où tout se perd, ce n’est pas une critique, note bien, sont différents... Phrases nettes, du sable plein la bouche, on grave à nouveau des hiérarchies sur les couleurs, les castes, les valeurs, la morale, sur les instruments de torture.

On ? C'est personne, la litanie d’un chœur. Personne. On sort néanmoins les capes en super-héros.

Et idem au lointain… quand, en tas d’images estropiées, on déambule de Bourem à Rio, de Damas à Istanbul, passant deltas, déserts, plateformes hydrauliques et ponts. Pétrole pointant du bec, bec forant la terre, l'uranium, le vert, l'argent des trafics en nombre cadenassés sur le zéro des milliards.

Idem, quand on s'asseoit dans des salons emmurés, fondus dans des sièges chic, avec pour preuve l'hélicoptère de ces hommes, leurs tanks de six roues aux fenêtres teintées, les garde-du-corps m'sieur dame ! Voyez leurs gorilles blindés en costumes deux pièces jetant la piécette aux mendiants. Des quilles sur lesquelles on lance des balles. C’est ce qu’on voit. Mais la voiture, on veut la même. 

Sur nos écrans, nous sommes serial killer contre multirécidiviste, plongés dans des mégapoles violentes, la haine en tenaille – c’est loin, sont fous ces gens, (c’est excitant). Nous sommes une famille du Massachussetts, père-mère-deux enfants. Des jumeaux. Des ménagères désespérées. Des rescapés. Nous sommes cette adolescente fortunée qui en bave, un vampire, un loup garou, la reine des dragons opposée aux Trolls et aux armées de zombies, morts-vivants qui regardent. Une belle gosse en bikini, bouche pulpeuse la fille, yeux bleus floutés désir sur le torse musculeux d’un jeune homme. Nous sommes lucarne ouverte qui tourne sur elle-même et toute à ses facettes d’une même histoire.

Pages de pub. Jingle.

Téléréalité à chaud.

On lave le cerveau, on passe à autre chose.

Mais pareil encore, dit la voix toute d’amabilité… ce n’est pas une critique mais… je te dis tout ce qui me passe par la tête, d’accord ? Je prends en compte tes travers, mon incompréhension. Que tu ne fais rien ou pas comme il faut, pas tous les jours, pas tous les matins dès sept heures. Comme les autres tu pourrais te laver, faire ton sac et prendre le métro, t’asseoir pendant des heures, tu pourrais comme les autres, comme moi, comme tout le monde… Tu pourrais vouloir ce que je veux, croire en ce que je crois, penser ce que je pense, agripper ta langue et la faire taire… Etre comme moi et je ne critiquerai rien, quoique…

Écoute, écoute, ce n’est pas une critique mais tu ne vois pas que tu n’as pas de place, que tu les refuses toutes, que ce sera trop tard, qu’il est même aujourd’hui trop tard ? Tu dors le matin, bois trop de café, rêves trop, penses trop… La vie est plus dure que ça. Tu te crois différente, vraiment ? Mais tu te prends pour qui ? C’est comme ça, faut aller au travail, travail – répète, travail –, être utile, payer, partir en vacances, acheter riche, faire du sport, manger bio. Faut… Même de ton cœur, t’en sais rien, cette personne est bien. Très bien. Ne le prends pas mal, mais fais un effort… 

- NON.

(Ça craque, cric en main, posément.)

Et plus sûrement, ça balbutie, hoquette en monologue et en silence parce que tu sais que sans mépris, tout te touche. 

Sur le mur, sur les terrasses, en altitude montagnes ou bois, il y a peut-être réellement une nichée de fantômes qui pépient comme des bébés merles ; ils sont illégitimes, donc muets, donc rieurs, donc vivants, sans autre autorité que leur propre existence. Sans morale. Ni paons, ni pigeons. Ni prédateurs des cris critiques, ni rongeurs des basse-fosses chargeant les derniers os.

Catherine Ysmal

 

Contre-Edito

 

                                                                                  « Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal a composé ce journal de voyage. Mais, au moment de signer, tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà. »

Henri Michaux, Ecuador.

 

 En lui, les perspectives se brouillent ; il se défait et se refait, entre les livres refermés et la vie qui bat de l’aile. Il va citer, ne pas entendre, réciter et plagier, mais sait peut-être d’où il vient. Et l’oublie.

            Jouir sans amour, aimer sans jouir. Se délester d’un don jamais acté. Il erre entre les ruelles du savoir convenu et résonne tout en lui. Clair-obscur sans tourbillon, nuits blanches devenues échantillons.

            Il se jette la première balle. Elle ricoche et il ricane. Rien au bout, rien à bout.

Il s’accroche au ciel et les oiseaux volent. Obsessions, reculons. Recroquevillé, il s’encourt vers le chant des lendemains.

            Il s’effiloche, il y croit encore. Entre « il » et « je », voilà qu’il hésite, et les béquilles sont les artifices de l’épée. On ne sabre pas le réel. On n’apprivoise pas la nuit, la mort, et tous ces grands mots.

            De ses vertiges il fait assises. Ne restera que vestiges. À ne pas choisir, on meurt. Et les funérailles sont longues.

E.P.

 

Edito

 

Nous y sommes donc, vous vous dites, Comment peut-il, ou de quoi parle-t-il, ou, pour qui se prend-t-il ? Allons, lâchons prise, reconnaissons nos faiblesses et nos apports mutuels, allons zenfants, allons marchons, vers le vrai dialogue, la tolérance saine, le respect mutuel, ce que vous dites, à cet instant, je ne sais encore si je vais accepter de l’entendre mais ça viendra, ça m’arrivera un jour, les années affûtent la perfidie commune, ce que vous allez dire, pensez, préparez à m’envoyer ne sera jamais aussi cruel que ce que je me donne comme peine à me juger au nom de ma bêtise, de mon infinie confusion, de tout cela, je crois en savoir plus long que vous, qui me dites la main sur le cœur des choses si tendres et bienveillantes, et pleines de bon sens, que des enfants en meurent à la première écoute, ou sombrent à jamais dans de vagues destins de souris, mais je m’emporte, je divague, m’embrouille, vacille et reviens donc à des parlers bâtards, des phrases bienséantes et renvoie la bête au collier fort serré dans la niche commune, dans l’air des fifres et des tambours d’un hymne doucereux, « Ce n’est pas une critique »…. 

DS


"Ne pas se prendre la tête"

Photo: Anthony Ozorai - Texte: Sylvie Girault

 

 

NE PAS SE PRENDRE LA TÊTE

 

Voici là énoncée, une injonction populaire à l’entête négative.

 

 Ne pas se prendre la tête ou ne pas ruminer face à l’incontrôlable, l’impromptu qui bouscule, la localisation de la situation de son égo dans la foule. Ne pas se prendre la tête et, dans l’instable pourtour du réel s’éprendre de la quête du silence en soi. Lui offrir de l’espace pour accueillir le corps du dehors. Repérer l’esthétique d’une inscription en pointillés de sa propre existence dans la topologie sociale où l’on progresse, par devers soi, vers l’inéluctable dépouillement. S’accorder avec la possible vacuité d’un état des lieux sous la peau fine de nos tempes. Créer un interstice au cœur de ses méninges pour que s’écoule ou s’introduise, selon l’humeur, un peu de vide en soi. Se réjouir du frottement des autres contre son quant à moi. Répandre sous sa peau le flux de l’altérité et saluer le tracé de ses propres limites.

 

 Ne pas se méprendre la tête. La considérer comme une fête de tous les instants. Cette tête généreuse qui nous révèle en ces moments gracieux où la censure a disparu qu’il est miraculeux d’être en vie. Cet atour qui entend, écoute et sent avant de ressentir, lui octroyer la jouissance fugace d’être embrassé par le présent. Cette tête enveloppée par notre chaire mouvante et modelée par les scories du quotidien, la laisser se perdre et jouer jusqu’à la retrouver, délicatement, assurément, différente d’hier. Ciseler sa fêlure et laisser bourgeonner le plaisir de n’être pas qu’à soi. Se souvenir du bruissement du temps et faire du courant du vent un contenant possible à nos élans d’enfance. S’ébrouer les pensées et replacer les sens en tête de notre être. Reprendre son souffle, caresser son esprit et snober son mépris pour ce qui n’est pas encore écrit. Ne pas s’extraire de l’ensemble qui est un tout où chacun se sait seul.

 

 S’éprendre de la tête d’un autre. Un autre dont on ne sait rien encore, élu par notre corps car il l’a reconnu. N’en attendre que de l’indicible, puisqu’avant lui, on n’avait rien vécu. S’étendre tête contre tête et s’étonner d’avoir rêvé nimbés d’un halo irisé où se sont emmêlées nos plus tendres pensées. Oublier d’en être intimidés car portés par la douceur de nos peaux effleurées. Ne rien fixer de ce bonheur qui trace dans le ciel un langage tout neuf où tanguent nos histoires. Se prendre au jeu de l’insouciance et froisser les pétales d’un bouquet de jaunes d’or entre nos doigts serré. Prendre la tête de l’autre et susurrer son nom comme une litanie. Aimer la répétition du geste jusqu’à l’interrompre sans en avoir conscience. Compter les grains de beauté apparus près du cœur depuis qu’il est moins seul. Egrener sa méfiance et en toute innocence s’éparpiller autour de l’aimé. Ne pas voir que s’émousse la confiance de l’épris sous la force de nos larmes langoureuses. Préférer croire que l’on est à l’origine des turbulences, refuser de subir. Le corps étend ses armes et sa faim est immense. Surprendre l’inconstance de son je et choisir d’en faire une trame lisible plutôt qu’un drame risible. S’apprendre au travers du désir, s’apprendre surtout lorsqu’il expire. 

 

Sortir du fil de soi les résidus calcaires des traumas collectifs, en faire du- je ne sais quoi- jusqu’à ce qu’une autre tête en un éclair léger, d’un mot sans tache, précise notre quête et nous singularise. Savoir prendre en son vol la béatitude d’un tête à tête inespéré. Ne pas confondre l’emprise de sa culture sur soi avec l’exactitude. Effeuiller son savoir pas à pas dans le noir et distinguer avec joie les nuances subtiles de l’obscurité. Oublier les sentences héritées de nos pères le temps d’un éclat de silence et marcher sur un fil jusqu’à pouvoir y danser, les bras tendus offerts à la pluie drue. Perdre haleine et en rire car les mères, elles aussi s’effacent fatalistes devant nos rires motivés par l’avenir. Se jouer des prédictions, du poids du regard de nos pairs sur nos actes éphémères, s’affranchir du devoir et pourfendre ses maux. S’inscrire volontaire dans l’infini labeur de l’éveil de soi. Ne pas se prendre la tête et prendre son intermittente folie comme une astuce malicieuse, la voir telle qu’elle peut être, un profil de soi repérable entre tous. Faire fi des boucles répétitives de nos pas vers le Sud, se laisser porter, parfois, par le flot des autres et accepter les modifications ainsi produites de notre territoire intime. Humer les différences entre nous et s’en asperger le visage à l’aube pour partir léger vers le futur qui dure le temps qu’il dure.

S’étendre sur le sable et, même s’il est gris, y voir un camaïeu de blancs. Sourire de tous ses pores allongés face à la mer, puisqu’on n’est pas encore mort. Ne pas se prendre la tête et se considérer, de temps à autres, comme une bête sauvage, un animal sans plus de protection que sa cuirasse, entrouverte. Être sûr de sa finitude sans en être désolé. Participer au flux de tous ceux qui respirent et posent leurs empreintes. Se lover dans le chant des vagues, si près, si loin et offrir à son corps la prose de leur friselis. Ne pas fermer les yeux mais faire swinguer ses cils pour se délecter du prisme primaire et perpétuel des couleurs de la terre. Scintiller sans en avoir l’air, juste parce qu’on est bien. Un corps parmi tant d’autres, une vie sans définition absolue, une voix au timbre identifiable par tous et imitable par certains volatiles. Marcher dans la forêt qui borde notre ville pour prendre soin de soi. Ôter ses souliers pour que nos pieds aussi reconnaissent l’embrun de la mousse au matin. Inspirer contre un arbre et au creux de ses feuilles aimer sa solitude. S’épancher au soleil sans craindre de rester muet ; la nature est loquace pour qui sait l’écouter.

 

Être là sans attendre que quelque chose arrive. Porter son regard au loin, sans intention, et recevoir la flèche de l’immanence du monde. Sourire à la permanente surprise d’être capable de donner la vie. L’offrir en ayant soin d’éradiquer nos trop plein d’intentions. L’offrir parce qu’on veut croire encore à notre évolution. Participer à la croissance des petites pousses qui, à leur tour, bientôt entonneront le chant de leurs envies. Sourire aussi à l’horizon lorsqu’on choisit de ne pas se reproduire. Inventer pour soi même d’autres modalités. Produire des objets et s’émerveiller de leur détournement par d’autres. Aimer ses contours comme une enveloppe nacrée par les couleurs du temps. S’accorder avec simplicité à ce qui nous entoure ou partir explorer l’immensité des strates de l’écorce bleue. Sourire d’être là pour un temps défini mais par nous inconnu. Assumer de n’être que soi et sous son toit recevoir les autres. Subrepticement, se faire écho du bruit du monde et entonner un nouvel air. Tâtonner, trébucher et panser ses blessures par une ode au réel qui n’est pas un écueil. Entreprendre un projet qui nous relie aux autres, en dire le moins possible, en faire autant qu’on peut. Découvrir après chaque sommeil que l’on peut un peu plus sans se croire pour autant investit d’une mission.

 

Ne pas se prendre la tête parce que ça nous arrive. Se frotter à l’absence, au manque et à la faim et reconnaître en soi ce dont on a besoin. Se délester des icônes aux miroirs déformants et courir, et battre la campagne, et murmurer pour soi qu’il fait bon d’être ce que l’on est. Craindre la fixité des refrains en nos cœurs, parier sur l’inconnu et présumer que l’autre n’est pas l’ogre qu’on croît. S’habiller à sa guise et, présenter au jour tout neuf notre humeur sincère ainsi que notre foi en de nouvelles lois. S’apprendre pas à pas. S’apprendre en partie de la bouche des autres et s’affranchir du clos de la jungle des idées reçues. S’éprendre encore et encore de son prochain et du suivant car la source du monde ne jaillit jamais si bien à nos yeux que lorsqu’elle provient du lointain.

 

 Sylvie Girault

 

Texte : Sylvie Girault est née en 1970 à Paris. Depuis, elle a été amoureuse de Pierre Gripari, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Robert Musil, J.D Salinger et Clément Rosset. A ce jour, son coeur frémit pour des auteurs Belges et vivants, dont, par discrétion, elle préfère taire les noms.

Photo : Iphonéographe, Anthony Ozorai aime saisir au hasard de ses pérégrinations des fragments de beauté, de poésie, de nostalgie, de rêve ou de révolte, catalyseurs d'émotions, de questions ou de (sou)rires. http://ozorai-a.wix.com/photography

 

 

Contre-Edito

 

Pour Marie-Amandine

 

« serait-ce une mort ?
ou le prélude à une autre vie ? »

Kenneth White, Dans la nuit de Nashvak.

 

nos déboires à éprouver

que nos corps sans visa règlent

 

ce que nous taisons ce qui nous bouleverse

 

enfance ce brouhaha

nous allons

vers la Mer du Nord

 

où nos surdités nos cécités

s’effeuillent se rejoignent

dans l’horizon d’un rien

 

E.P.

 

Edito :

 

« Voyez-vous, nous autres, gens du commun, ça n’a pas de vertu, on n’a comme ça que la nature… »

 

« …Bien Woyzek, tu es un brave homme, un brave homme. Mais tu penses trop, ça ronge ; tu as toujours l’air tellement traqué et bousculé. (…) »

Woyzek, G. Büchner.

 

Maintenant, tout de suite, à l’instant, ce que sera sera…Le reste n’est que calembredaines, perverses constructions et épuisements de l’âme.

 

Qu’il parle drôle le bonhomme, il ne sait donc pas que la sincérité sauve de tout, qu’elle justifie tout, invoquée en toutes occasions, elle soigne de la peste et du choléra, se glisse là pour figer le réel entre le cœur et la raison, donne gaieté à la triste culture des apprentis, fait d’une réflexion patiemment construite un feu vif autour duquel le peuple des sincères tend les mains en bavotant de sincères inepties ?

 

Nous allons donc, sincères, dans de grands corps écornés, faussement mystérieux, en des joies prévisibles vers des horizons mous.

DS

 


 

"Le Temps qu'il nous reste"

 

Photo: Ben Weisgerber / Texte: Italia Gaeta

 

Photos : Ben Weisgerber accorde une importance prédominante au regard et aux sortilèges qu’il produit. Son attention est tendue par les mises en scène de la lumière. Expose régulièrement en Belgique et à l’étranger. Pilote dorénavant les questions photos pour les Feuillets. www.benweisgerber.com/

 

Texte:

Nadia était fatiguée. Des cernes soulignaient son regard, ses yeux étaient brillants et les seaux remplis d’eau savonneuse, lourds. Elle attendait debout dans la cuisine que tous les clients aient quitté le salon et regagné leur chambre. Ils étaient quatre encore sans compter Monsieur Dupont qui trépignait sur place. Demain, une conférence sur les derniers progrès en matière de prothèse dentaire devait avoir lieu à la Faculté de Mons. Ils étaient dentistes, s'étaient rencontrés dans la soirée et semblaient s'être découverts de nombreux points communs. Ils parlaient depuis des heures. Ils élevaient la voix, Nadia les entendait depuis la cuisine. Ils parlaient de la fin du monde qui avait été annoncée prochainement, trente-trois jours plus tard exactement. Chacun disait comment il passerait ses derniers jours sur terre. C'était écœurant de mièvrerie, Nadia en avait la nausée. Ils étaient tous d'accord pour partager ce moment avec leur famille, leur femme, leurs enfants et leurs amis proches. Amen !

 

Ils avaient enfin regagné leur chambre. Monsieur Dupont , soulagé, avait commandé sa bouteille de whisky et il était monté pour s’enivrer comme tous les soirs.

Nadia avait pris la raclette, elle frottait le sol sans oublier l’arrière du bar et le coin près de la fenêtre. C’était à ce moment précis de la journée que sa vie lui pesait le plus quand elle regardait à travers la fenêtre le soir qui tombait. Un bruit l’avait fait se retourner. Monsieur Dupont était venu rechercher une deuxième bouteille de whisky. La bouteille lui avait échappé des mains. Nadia restait à le regarder tremper ses pieds dans l’alcool.

- Nadia, qu’est-ce que vous attendez pour nettoyer ?

Le chef de la réception, monsieur Henri, la regardait les sourcils froncés et les bras croisés.

En tremblant, elle avait pris son seau, sa raclette et son torchon. Elle frottait le sol tellement fort que la raclette s’était brisée. Elle était restée le morceau de bâton en main le regard perdu au-delà de la fenêtre, au-delà du temps.

+ 33

Le corps serré dans son tailleur strict, Nadia vérifiait les réservations. Elle avait reçu bien des félicitations pour l’originalité du décor et du menu de son restaurant. Elle recevait ce soir les plus grands : des chanteurs, des stylistes, des comédiens et hommes de pouvoir. Ils se bousculaient tous pour faire partie des invités du jour. Comme à chaque fois, il n’y avait que des hommes. Pourquoi aucune femme ne franchissait jamais l’entrée de ce restaurant ? Pourquoi aucun homme n’y emmenait sa conquête, son amie, sa chérie ? Nadia souriait. Elle savait qu’aucune femme ne l’égalait. Elle était non seulement très belle mais d’une sensualité à fleur de peau, le parfum sauvage de son corps rendait les hommes presque fous. Elle choisissait chaque soir les élus, ceux qui repartiraient le cœur bouleversé par un baiser, une caresse ou plus encore. Quand l’envie la prenait, elle entraînait un homme dans la cuisine près du placard à balais. Là, elle relevait la jupe. Souvent, elle ne portait rien dessous. Elle regardait l’homme et l’invitait en riant.

-Allez, prends-moi !

Dès que Nadia avait joui, elle le rejetait sans un mot le regard dur. Elle le congédiait. Le prince déchu mendiait tout le reste de la soirée un sourire, une caresse mais Nadia n'aimait pas se resservir du même plat.

Au suivant !

-Bon sang, Nadia. Que faites-vous agrippée à la porte du frigo ? Un peu de décence, voyons !

Monsieur Henri, une moue de dégoût sur les lèvres, semblait en colère. Il avait renvoyé la jeune fille. Elle était partie sans dire un seul mot.

-33

Elle se rappelait le sourire édenté de la marieuse, tout le monde l’appelait « ma tante ». On faisait appel à elle dès qu’une jeune fille était en âge de se marier. Nadia n’avait pas encore 14 ans mais son père la trouvait trop rebelle, toujours prête à discuter ou argumenter. Il avait décidé.

-Toi, il te faut un mari pour te dresser. Tu apprendras à baisser les yeux et à obéir .

Il avait appelé ma tante.

-Trouve-lui un neveu, c’est comme ça dans le village qu’on appelait le futur marié.

-Je veux qu’il soit dur, sévère. Je veux qu’il la mate. Il peut faire ce qu’il veut avec elle mais il doit être le chef.

Ma tante avait trouvé la perle rare. Il avait 50 ans, des maîtresses à pleuvoir et surtout le désir de perpétuer sa race : un vrai étalon au regard d’acier et à la main lourde, dès la première rencontre.

Curieuse, Nadia, le regardait fixement, il l’avait giflée, ses lèvres saignaient.

-Devant moi, je veux que tu sois toujours souriante, heureuse d'accueillir ton époux. Capisce ? Tiens, cela t'aidera peut-être.

Et il avait ricané, il avait mis dans la main de Nadia un nez de clown qu’elle avait fourré dans sa poche presque honteuse.

 

Elle avait profité du sommeil de la nuit pour s’enfuir par la fenêtre de sa chambre. Elle avait marché longtemps, traversé plusieurs villes et fait dix mille boulots. Personne n'était parti à sa recherche. Elle s’était acheté une nouvelle identité, elle s'appelait Nadia Verdi. Elle avait pris le train pour une petite ville du Nord de la France pour commencer une nouvelle vie.

33

Deux heures du matin, elle se retrouvait dans sa chambre minable dans un immeuble de la banlieue carolorégienne  : une pièce enfumée et humide où elle faisait semblant de dormir.

4 heures du matin. Impossible de fermer les yeux !

Elle avait de plus en plus souvent recours à ses rêves éveillés, de minables rêves érotiques, même ses songes étaient bon marché. Elle s’était levée et était sortie dans la rue déserte. Elle marchait dans l’aube naissante, elle avait du mal à respirer, elle avait chaud, froid. Elle avançait sans savoir où elle allait. Elle avait marché pendant deux heures, elle avait traversé deux villages et n'avait aucune idée de l'endroit où elle était. Six coups avaient sonné aux cloches d’une église. Nadia avait posé les yeux sur de petites silhouettes en noir qui se dirigeaient toutes vers le même endroit.  Elle les avait suivies. Assise au fond de l’église, elle assistait à l’office, elle les regardait. Elle se sentait comme eux toute ratatinée de l’intérieur. Elle suivait leur bouche qui remuait doucement pour prier, leurs mains qui tremblaient, elle croyait même parfois entendre des soupirs… de désir ?

Elle se sentait hypnotisée, incapable de quitter des yeux toutes ces ombres, fascinée malgré elle. Leur bouche s’ouvrait en frémissant presque pour recevoir l’Ostie et leur visage se transformait comme après l’amour.

Nadia en frémissait de plaisir.  Elle assistait à leur orgasme quotidien.

Six heures et demie, ils étaient tous repartis. Nadia restait assise près de la statue de la Vierge entourée de roses blanches. Alors le curé s’était approché.

-Je peux faire quelque chose pour vous ?

Il portait une moustache poivre et sel tellement longue que des poils se glissaient dans sa bouche quand il parlait. Nadia aurait voulu s'enfuir. Elle avait fourré les mains dans ses poches pour que le curé ne les voit pas trembler. Tout au fond, ses doigts avaient effleuré un nez rouge tout neuf. Alors Nadia avait ri aux éclats. Elle avait soulevé sa jupe haut sur les cuisses. Le regard troublé du curé la faisait déjà défaillir de plaisir. Elle lui avait chuchoté :

-Crucifie-moi.

La nouvelle avait vite fait le tour du village. Le curé avait une nouvelle bonne. Elle semblait sérieuse, polie et surtout très souriante. Elle avait l'âge du Christ : 33 ans.

 

Texte : Italia Gaeta a baigné dans le monde des histoires transmises par sa famille. Aujourd'hui, elle travaille des contes traditionnels et des récits de vie qu'elle prend plaisir à mettre en scène. Elle est auteure de « Laide » et de « Lee. Histoire d'une adoption » aux Editions Couleur livres, collection Je.

 

Contre-édito 

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie »

Apollinaire, Zone.

  

            Ces corps caressés, serrés, chauds ; ces corps raides, dépossédés, rongés. Ta main tremble. Vacillent les visages des vivants et des morts. L'oreille, parfois, prend forme.  

            L'horloge séquence la nuit, le silence, l'ennui.

            Et puis, tu marches. Tu écoutes la chansonnette des amours sincères, tu voudrais apprendre le poker, et les réverbères masquent la lune.

            La poussière des promesses, la présence de toutes les Jeanne des express internationaux (Ô Blaise, sommes nous ?) ; toi, debout, sur un quai après avoir joué à la roulette russe.

            Tu épuises le face-à-face à l’heure du loup. 

            Des corps écœurés et surpris de tenir, tu fais des alliés ; ils ont parfois l’épaisseur d’un aller et retour sur lequel tu griffonnes. Et tu inventes des raisons de reprendre, essoufflé.

           Le temps qu’il te reste grésille. Tu as été en retard toute ta vie. En vibrant, le camion poubelle emporte les sacs jaunes.

 

E.P.

 

Edito: 

« Non je ne me souviens plus
du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens
c'est de ces amoureux
Qui ne regardaient rien autour d'eux »

Le petit bal perdu (extrait), Bourvil

Sur le quai des corps, des objets, des misères, des amours, du temps éparpillé, dehors, dedans, infidèle, inégal et radical, temps perdu et à perdre, tendu comme un diable bondissant de nulle part, nous saisit l’épaule, nous entraîne à l’insu des comètes dans un endroit très mal famé, mal fagoté, par manque de temps peut-être, des Grands Propriétaires.

Et me voilà, à cet instant, au bord, en zone interlope, hinterland infini où je vais en éclaireur parfois dans l’insomnie féroce de la répétition, je regarde l’horloge, le train entre en gare bientôt, mon ticket est déjà poinçonné, alentour, ça court et ça s’inquiète des horaires de la même façon qu’hier et que demain, c’est bientôt l’heure, le train va arriver, je suis curieux des prochaines étapes.

Vidéo de Jacques Deglas:  http://www.traverse.be/le-temps-qu-il-nous-reste.php  

 

Invités:

 

Combien de temps me reste-t-il ?

Deux heures et trente minutes avant qu’elle n’arrive. Nous nous sommes rencontrés sur Meetic, voilà six ou sept mois. Sa photo la présentait avenante, correspondant  aux critères physiques souhaités. Ses centres d’intérêt s’accolaient aux miens. Elle ne semblait pas être trop portée sur la dix-septième lettre de l’alphabet, ce qui m’arrangeait. Il n’existait pas, dans son profil, cette phrase : « et +, si affinités (fallait-il vraiment une « s » ? ».  C’était déjà cela de gagné. Mais on ne sait jamais ce qui peut se passer. 

Je rentre de mon travail de jardinier, crasseux, boueux, puant la sueur. Deux heures et trente minutes. Elle va venir partager le repas du soir , qui n’est pas prêt. Je dois encore me laver, me raser, mettre du « sent bon », me changer, mettre de l’ordre dans mon salon, dans ma cuisine (merde ! une vaisselle de trois jours), dans la salle de bains (Une semaine que je n’ai plus entretenu l’évier), peut-être changer les draps du lit (On ne sait jamais ce qui peut se passer), cacher les bouteilles de vin vides (J’avais écrit NB dans la case « caractéristiques »), vider les cendriers (J’avais écrit  NF dans la case « caractéristiques »), passer l’aspirateur sur le vieux tapis d’Orient du salon recouvert de reliquats de cacahuètes, choisir le repas que je me proposais de cuisiner entre mes incontournables : salade liégeoise, Osso Bucco, Navarin d’agneau, couscous et quelques chinoiseries– pour ne citer que ceux-là -  et faire les courses au Super Marché (J’avais écrit « adore cuisiner », dans la case « caractéristiques »… ce qui est vrai, mais quand même, pas deux heures et trente minutes avant la rencontre). Devant l’échéance, les minutes comptent triple ou quadruple car je n’ai pas droit à l’erreur. Je dois aussi choisir la musique et, éventuellement, faire une liste intellectuelle des sujets de conversation (Est-ce utile de parler du passé, de mes écrits, de mes expéditions en Himalaya, des voyages). Je m’assieds et me roule une cigarette (Ne pas oublier d’aérer). Vais-je faire tout cela ou l’emmener dans un petit « resto sympa » de ma villette à la con ?  Dès lors, plus de courses à faire, plus de vaisselle : juste rendre à mon cadre de vie un aspect propret. Je me sers un verre de vin (Ne pas oublier de me laver les dents et de sucer un bonbon à la menthe).  Plus que deux heures. Nous irons au restaurant (voir si j’ai assez d’argent). Lequel ?  Chinois, italien, cuisine française, savoyarde ?  Allez, je vais me faire beau, mettre du pshitt-pshitt en-dessous de mes bras, passer l’aspirateur et enlever la poussière la plus visible sur les meubles. Je téléphone et réserve au restaurant savoyard – il en jette ! -. Encore quarante-cinq minutes. Il faudrait quand même que j’aille acheter de quoi proposer un apéritif (Sans alcool, bordel). Des jus. Je déteste cela. Je fonce au magasin et – on ne sait jamais – j’achète une bouteille de vodka (Je connais le truc pour que cet alcool ne se sente pas).  Quinze minutes encore. Je tourne en rond en vais fumer sur le perron. Je me lave les dents après chaque cigarette. Cette bonne femme m’emmerde déjà. Prévoir le reproche est déjà un reproche. Une voiture arrive, se gare dans la cour de ma maison. J’espionne, ne me montrant pas. Elle ne correspond pas du tout à la photo de Meetic. De plus, elle a trois chiens, (un petit et deux immondes gros) qu’elle sort de sa bagnole. J’ouvre la porte, souriant très jaune. Une minute. Nous nous sommes serrés la main : une grappe de raisins mous. Trente secondes : « les chiens vous gênent « ?

J’ai répondu « oui ».  Elle a remballé ses bestioles et j’ai téléphoné au restaurant, pour annuler la réservation. J’ai mangé les restes de la veille et me suis endormi, serein, en pensant à la journée de travail qui m’attendait, le lendemain. J’ai aussi annulé mon abonnement à Meetic. Aujourd’hui, je pense que le temps qu’il me reste à vivre, l’avenir quoi, ne dépend que de moi. 

Jclegros  mars 2013     

                                              °°°

feuillets de corde et temps de glace: le tps qui reste

il est quatre heures du matin

elle le sent, elle ne va pas se rendormir

 

c est le printemps dans ce satané pays, il a encore neigé..

hier soir , elle a mal tiré les occultants , ainsi,  elle peut encore  apercevoir, par l interstice, un petit bout de ciel de nuit, livide, où se detache le squelette d un arbre nu, comme un presage..

 

elle enfonce sa tête dans l oreiller de plumes, relève ses couvertures et caresse automatiquement son corps nu, lui aussi comme cet arbre qui refuse de bourgeonner en ce faux printemps, son corps enfoncé définitivement dans un  hiver létal

 

la peau est encore tannée par le soleil des iles et douce, son corps , elle le connait parfaitement, c est un sac de coutures

elle le connait si l on peut dire, sous toutes ses coutures

le ventre est un peu replet et doux, elle arrive au pubis qu elle a voulu glabre, le caresse doucement jusqu' à la béance qui libère des arômes celestes, enivrants de vie

elle jette un autre coup d oeil dehors où se remettent à tomber des flocons anesthesiants de volupté sur ses blessures qui ne se refermeront jamais

bientôt des pluies de l au delà du monde, des pluies venimeuses viendront ruisseler à travers un azur dément sur l étendue malade de son esprit

 

le medecin lui a affirmé : "un mois, maximum"...

lle sait, donc.

 

elle continue de se parcourir doucement sous  la chaleur bienfaisante de son édredon

 

le temps qui reste, elle va l occuper à transformer ce mécanisme branlant en sensations divines, en fulgurances

 

demain elle appellera M, il ne saura rien de son drame

il continuera à l aimer, à la célébrer , à transformer ce corps de douleur en mane de plaisir

 

alors, elle oubliera, elle l aimera aussi comme on aime un alchimiste, elle aimera aussi ce corps à l histoire impitoyable

elle se dira, pour se rassurer que DIEU existe,  qu il y a des ailleurs plus cléments

pensera tout bas "DIEU je ne dis pas que tu n es pas, je dis juste que je ne suis plus"

le denouement sentira la chair à plein nez

il sentira la fête, la celebration rayonnante de la complémentarité entre le souffle ultime de la chair et la respiration haletante de la pensée

 

un jour, un jour à la fois

 

laissez moi la resurrection de la chair, l esprit se libère à l approche de l inéluctable

 

le temps qu il me reste

je veux l arracher definitivement au vertus rassurantes de la raison, mourir folle comme j ai vecu

le temps qu il me reste se comptera en caresses, en tango des peaux

 

elle pense à deux phrases si similaires et si opposées

"je compte les jours"

"mes jours sont comptés"

 

elle sourit

 

le jour se lève

 

Suzy Cohen 



 

N°8: "On s'occupe de vous!"

Gravure: Belgeonne - Texte : Alain Germoz

 

 Vidéo Jacques Deglashttp://www.traverse.be/on-s-occupe-de-vous.php

 

« Je vis sans garde-fous »

H. Arendt                                                                                                          

 

Le  Sélénite 

C’était à Amberesk, importante ville portuaire, séparée de son extension sur l’autre rive par un large fleuve sans pont. Je ne connais pas d’autre ville, même de moindre envergure, où l’on préfère les tunnels. Manque de vision ou mentalité de rat? Passons. Parmi les plaques de signalisation routière, il en est une qui m’a toujours laissé songeur et que l’on remarque à l’approche des hôpitaux : elle est rectangulaire et pourvue du mot SILENCE.  Depuis l’abolition du klaxon, comment abaisser le bruit du trafic ? No lo se. En fait, la justification consisterait à choisir l’entrée de l’hôpital. Un de mes amis, le poète flamand Maurice Gilliams, avait épousé une infirmière dont la voix douce laissait ruisseler les mots comme un ru entre les galets. Elle représentait ce Silence, règle d’or d’une profession qui respecte les patients. En bonne santé mais sévèrement handicapé, conséquence d’une mauvaise chute, je fus acheminé au service « Gériatrie » et transbahuté d’un brancard sur un lit. Alors seulement, j’ouïs le plus perturbant vacarme vocal jamais entendu auparavant. C’était les infirmières, leur façon de communiquer entre elles autant que celle d’apostropher un patient. Était-ce une mauvaise habitude acquise par la fréquentation de malades que l’âge avait rendus dur d’oreille ? J’aurais voulu y croire, mais passé 19 heures, l’heure du dodo, un certain relâchement des activités pouvait supposer une diminution, voire la disparition  du boucan. Pourquoi des infirmières n’auraient-elles pas le droit à quelque détente, à cancaner, à rire aux éclats, en gardant le ton et l’intensité du tapage ?  Détail anodin ? Serais-je en train de faire beaucoup de bruit pour rien, d’imiter ce que je dénonce ? On pourrait me le reprocher, n’était que j’avais été transporté à l’hôpital pour me remettre sur pied, non pour perdre pied un peu plus chaque jour.  Sept nuits d’insomnie, sept jours sans faim, et le spectacle gratuit d’un voisin qui a la bougeotte et de temps en temps quitte son espace, s’occupe du mien, expectore bruyamment des raclures de sa pneumonie sur mon petit déjeuner, s’assied sur mon lit, promène ses doigts dans mes affaires, poursuit la nuit ses déambulations et, enfin couché dans son plumard, entreprend d’essayer toutes les manœuvres à sa portée. Le lit monte, descend, remonte, redescend, jusqu’à ce que le jeu le lasse et qu’il découvre les possibilités d’un bouton qui allume la lumière, ce qui lui permet de jouer frénétiquement de l’alternance  obscurité-clarté.  Après une demi-heure, on le croit prêt pour le dodo. Mais « l’agité du bocal » n’est nullement épuisé. Il a trouvé sur sa table de nuit de quoi se livrer à une bruyante manipulation des objets qui s’y trouvent : verre, bouteille et autres dont le moindre choc révèle une sonorité satisfaisante.  Moment d’arrêt. Quelques minutes d’espoir.  Et tout recommence…   Par fatigue, on finit par s’endormir. Entre 4 et 5 heures du mat, torche à la main, un commando, envahit la chambre et me réveille pour voir si je dors. Quelques heures plus tard, toute la machinerie se met en marche et deux infirmières viennent réveiller un homme éveillé et se présentent avec un charmant sourire de bienvenue. Dés qu’on pose une question, les masques tombent. Parmi les malades, je faisais tache.

2

 Un accidenté en parfaite santé prenant la place d’un malade est une incongruité.  Lorsque le Dr. Schtroumpfpéi se pencha sur moi, je crus déceler une expression de sympathie, aimable et souriante dans un visage lunaire qui, paradoxalement, manquait d’expression. Il me demanda la liste des médicaments prescrits par mon médecin personnel.  Premier acte, les supprimer et les remplacer par un dosage plus limité  reflétant son choix – et son autorité. Son but : réduire. Ne sachant pas par quoi il remplaçait ce qu’il éjectait, j’aurais accueilli cette mesure avec indifférence s’il s’était abstenu de s’attaquer aussi à mes somnifères.  Vouloir modifier une formule qui marche m’a toujours paru suspect. Je le fis savoir. Le Dr. Schtroumpfpéi tint bon : la moitié et rien de plus. Première nuit blanche. Je lui fis savoir. Il maintint la réduction. Seconde nuit blanche. C’était la guerre. J’appris que le savant docteur avait une théorie et qu’il n’était pas question de la contester. Il décidait. Tout patient avait à se plier à la théorie, à en confirmer le bien fondé. En gériatrie, la résistance était faible et généralement motivée par d’autres raisons dont la sénilité pouvait être la cause. Contre la sénilité, le Sélénite avait beau jeu. Perdant de mes forces à vue d’œil, j’optai pour l’affrontement avant de perdre tous mes moyens. Car par moments, surtout la nuit, j’hallucinais. Le combat serait inégal mais je disposais d’une arme (que tout le monde possède mais, ne le sachant pas, ne l’emploie pas.) : un sixième sens. J’entamai le combat en douce avec les infirmières. Leur réponse :                                                                                                       

 « Nous respectons les règle de l’hygiène. Votre santé en dépend. »

En deux répliques, tout est dit. Une infirmière a compris. Elle m’a laissé une bassine d’eau chaude avec savon, un gant de toilette et la liberté de me laver à ma guise. D’autres ont accepté de jouer le jeu pour se débarrasser d’une corvée. Elles ne voyaient pourtant nul inconvénient à mettre mes pantoufles, chargées de tous les micro-organismes du sol, sur les draps qui allaient me recouvrir jusqu’au bas du visage. Une incongruité hygiénique assumée en toute bonne conscience -- une des formes les plus répandues de l’inconscience.

 

3

 Une spécialité du service gériatrique consiste, pour d’aucunes, à vous traiter comme un mioche en fin de parcours, une vieille savate, un pensionné décatis, un surnuméraire déplumé. Le système est l’infrastructure qui offre au Dr. Schtroumpfpéi la meilleure assise pour appliquer sa théorie. Je fis remarquer qu’elle était une aberration d’un point de vue médical, pis, qu’elle péchait gravement contre l’essence même de tout esprit scientifique. Je rappelai que les Britanniques ont raison d’affirmer que devant un fait, un Lord Maire ne fait pas le poids. Dans le département de gériatrie,  j’étais un fait. Par une longévité obtenue en combattant, depuis la fin de mon enfance, la plupart des règles d’hygiène, en faisant le contraire de ce que recommandaient ceux qui savent ce qui est bon pour la santé, nutritionnistes, diététiciens et autres spécialistes, j’ai très vite atteint mon but : développer mon système immunitaire. C’est un acquis dû au renvoi à la poubelle de l’hygiène et de tous les préceptes pour vivre longtemps et en pleine forme. Les amis de ma génération ont disparu depuis longtemps, victimes de toutes les idées fausses dont on leur a bourré le crâne. Connaissant les symptômes des maux qui les ont abattus, je sus que nombre de leurs maladies s’attaquaient aussi à moi. Mais je parvins à en prévenir l’éclosion. Grâce à la solidité de mon système immunitaire et à la puissance du sixième sens. Il était vain de vouloir expliquer qu’un refusoir puisse gagner son combat contre le Temps, comme il était vain d’expliquer comment  un judicieux  emploi du sixième sens pouvait m’assurer une longévité susceptible de balayer les théories d’un médecin molièresque. Ce chef de service ne ferait-il pas bien de s’inquiéter de la forme trapézoïdale d’une partie considérable de ses troupes, frappée d’une étrange extension fessière?

J’ai quitté l’hôpital prématurément pour me remettre de l’affaiblissement d’un corps sain et éviter d’éventuels dégâts irréparables. Je peux crever demain ; il sera trop tard pour déclarer que je me suis trompé. C’est la leçon, strictement personnelle, d’un moment qui trouve sa place dans mon Journal intime. Je n’ai point de leçon à donner. Un constat :

          Je me voyais voilier, et me voilà duc-d’Albe fouetté par le vent du large.                                                                                                                                   

 

Graveur : Gabriel Belgeonne est né à Gerpinnes en 1935.  Y vit et y travaille.A enseigné à l'Académie des beaux-arts de Mons et à la Cambre. Animateur des éditions Tandem. Membre de jurys internationaux : Cracovie, Frechen, Prague…

Auteur : Alain Germoz, un "refusoir" à l'écoute de son corps, ce qui explique sa santé comme sa longévité. Sans la lecture,  l'écriture et l'amitié, ne croit pas que sa vie aurait un sens.

Edito 

Bienvenue ! 

Evaluons, cherchons critères, indicateurs et socles de compétences, ne jugeons pas, donnons notre avis, estimons pertinence de l’entretien, langage verbal et non-verbal, courbe des mains et position des pieds, évaluons congruence et adaptabilité, autonomie et capacité de travail en équipe, leadership et respect des règles, régularité et flexibilité, souplesse et autorité, évaluons émotionnel et relationnel, interculturalité et identité, projets et bilans, souplesse de rebond et culture d’entreprise, attitudes et comportements, éthique et moralité, santé et dépendances, neutralité et droit de parole, évaluons appartenances religieuses et laïcité, respect et libre-pensée, qualités d’anticipation et réactivité, pro-activité et positions de veille, multilinguisme et orthographe, codes et transgressions, ensuite débattons, classons, transmettons et organisons tests et concours, entretiens et mises en situations, psychodrames et jeux de rôles, tours de table et face-à-face, enfin concluons, engageons ou déclinons, concertons et négocions, nous réservons et enfin signons avec modifications, contrats de progrès, codicilles, paragraphes, bas de page, liens, renvois et post-scriptums, bienvenue !

 

Contre-Edito

 

 « (…) ce que peut le Corps, personne jusqu’à présent ne l’a déterminé (…) »

Spinoza, Éthique

Tu as le monde qui défile, la tête grésille. Accueil. Carte SIS. Au bout du couloir des urgences, pièce bien triste, bien au fond ; on s’occupera de toi, on s’occupe de toi, on envisage, on dévisage, on se souvient des livres lus, on décide. On s’occupera de toi.

Va-et-vient. Unique couloir aux murs blanc sale. Parsemé de portes. Et la porte à code. Et les codes. On s’occupe de toi. Va ! Viens ! De quinze minutes en quinze minutes : trois semaines pour doser – être incapable de sonder. Le temps. Les temps. Les manuels. Parfois dans ton regard quelque chose s’occupe de toi.

Écouter l’équilibrage subtil du psychotrope, l’ajustement imprégné qui t’empêche d’avoir la parole qu’il faudrait. Tu descends au fumoir : on se préoccupe d’autre chose. Pendant que dans la cuisine, les femmes en blanc et le monsieur sérieusement scolaires boivent du thé bon marché.

Autour du cendrier se forme une résistance qu’on ne sait dire. Échanges, confusions. Elle s’occupe de toi, la vie. Elle passe, nous passons. Ta gorge a brûlé un poème d’Apollinaire à celle-là qui te souriait. Tout s’éteint, cigarettes et éclairs d’amour.           

E.P.

(Eric Piette) 

Invité: Pascal Graulus

 

De l’immonde

D’abord ça a l’air d’un contrôle banal

Heure de grand passage, empressements, bousculades

Puis je vois qu’il y a un seul contrôlé

Basané, tiens !

Devant lui Pandore, le regard acier

Avec Pandore, plein de Pandores : des flics, des contrôleurs de Welcomeuropa,

Harnachés de pied en cape : casques, lampes-torches, combat-shoes, matraque et révolver chez les policiers

On a arrêté un terroriste ?

Le jeune –quel âge ? 15, 16 ans

Qui veut en paraître plus : veste en cuir, baskets, cheveux gominés, juste un petit sac à dos : son sac d’écolier ?

Son regard vers Pandore va par le dessous vers le dessus, comme un boxeur qui veut éviter un mauvais coup 

Il parle, il désigne son sac, l’ouvre pour montrer quelque chose, pour attester de sa bonne foi

Ah oui ! Sans doute qu’il ne transporte pas de bombe

Là, c’est encore gentil, gentillet, pseudo-civilisé

Il bouge, le petit, il avance, il recule, il joue avec l’autre, comme à l’entraînement

Il crâne, pour se donner du cœur au ventre

D’où je suis -15 mètres- , avec d’autres qui ne trouvent pas encore que ce genre de scène n’est pas obscène, maintenus à bonne distance par le « périmètre de sécurité »,

On voit ses yeux. Verts ? Mélange de peur, de rage, d’humiliation


Il est presque dans un coin de la station

Seul, de plus en plus seul.

Mais là, ce n’est plus civilisé,

Pandore a décidé : fini de jouer !

Le cercle des autres se rapproche encore

Faut le soutenir le pauvre

Le doigt se fait accusateur, le ton monte et on commence à avoir le son

Faut plus lui en raconter

Chez le jeune le dépit monte : le regard de la bête aux abois

On a appris à Pandore à réprimer, il va réprimer

D’abord ses émotions à lui

Ne pas voir, ne pas s’apercevoir

De la beauté insolente et désarmée de l’autre, là en face, qui le supplie maintenant,

C’est peut-être son fils ? Eh ! « Pater semper incertus ! »


Mais nous y voilà !

Voilà l’acmé du spectacle, comme dans les arènes d’antan :

« Tu te retournes contre le mur…et tu enlèves tes chaussures ».

Bravo : ça valait la peine d’attendre.

La chose sûre, c’est que ce jeune garçon, Pandore et nous les spectateurs impuissants, avons basculé dans l’immonde.

Ce qui n’arrive plus à faire un monde.


13/08/2011.

 

 

On s’occupe de vous ?

 

-         « On s’occupe de vous, Monsieur ? »

 

-         Non… enfin, « pas encore ».

Mais vous vous proposez, j’imagine ?

Vous tombez bien. A pic, comme on dit.

Quand j’arrive quelque part, cela devient tellement rare

Et donc, précieux, n’est-ce pas ?

 

Oui. Merci !

Merci de vous proposer ainsi

Merci de votre sourire qui est une invitation vibrante

Il me rend confiant

Je suis en de bonnes mains.

Vous allez bien vous occuper de moi.

 

Avec tout ce qu’il y a de précieux en moi,

Avec tout ce qu’il y a de précieux en vous,

Avec tout ce qu’il y a de précieux entre nous.

 

Merci. D’avance.

27/01/2013

 

Pascal Graulus.

 

 


N°7: Le sport m'a tuer


Texte: Jean-Claude Legros

Gravure : Jean Coulon

Lancement à 100 Papiers le 23 septembre 2012

 

 

LE SPORT M’A TUER

"Or, les salaires totalement délirants des footballeurs de haut niveau, loin de les désigner comme des êtres d’exception rémunérés à leur juste valeur, les assimilent plutôt à ces étalons réputés pour leur galop véloce et la fécondité de leurs saillies et que le plus offrant acquiert pour son écurie, ce que je trouve pour ma part très humiliant et qui explique pourquoi on ne me verra jamais brouter la pelouse du Parc des Princes: j’ai ma fierté." Blog d’Eric Chevillard

J’ai de la chance : je suis assis du côté du hublot. A mes côtés, le Hippisme : un petit bonhomme qui sent la paille et la crotte de cheval. Côté couloir, le Lancement de javelot. Il est tout en muscles – surtout le bras droit. Il dégage une puissance et une force peu communes. Il vient d’Allemagne de l’Est.

Derrière moi, la Nage Synchronisée suédoise. Ça papote, ça roucoule.

L’avion est plein de tous les Sports pratiqués en Europe. D’autres avions, venant du monde entier,  convergent vers un même lieu de rassemblement, choisi par l’I. S. (Intelligence Sportive), là où le Sport va tenter de débattre des décisions qui abîment les trois mille Sports répertoriés. Les discussions seront longues et sans doute vraiment très ennuyeuses. Je ne comprends pas pourquoi L’O. M. S. (Organisation Mondiale des Sports, dépendante de l’I. S.) n’a pas souhaité entendre chaque discipline au cas par cas car, objectivement, qu’en ai-je à foutre des revendications de la Natation, du Judo, de la Gymnastique avec rubans ou du Plongeon, moi qui suis l’Alpinisme, le Pyrénéisme, l’Andinisme, l’Himalayisme, bref, les Sports de la Montagne ? Ça grommelle et ça discute dans les couloirs étroits de l’avion. Chacun y va de son questionnement qu’il considère comme existentiel. “Que vas-tu dire ? Tu parleras longtemps ? Ça va durer, n’est-ce pas ? Connais-tu les personnes qui écouteront nos récriminations ? Des juges, des arbitres, des pontes, des chefs – mais de quoi ? Qui sont-ils, ces gens qui établissent les règles ?” Je ne réponds à rien : vivre la Montagne est vivre en ours. Le Lancement du javelot se plaint de l’obligation de ne faire que quatre pas avant de lancer son pilum ; le Saut en Hauteur de n’avoir que douze mètres pour s’élancer ; le Tennis d’être obligé d’arborer des tee-shirt tout blancs, dans certaines compétitions. Ils nous emmerdent tous, avec leurs lois à la noix. Moi, je suis la Montagne et y vis, loin de tout, en principe sans règles. En principe, oui. Car, comme le prouve tout ce que j’entends, nous dépendons des assurances. Ah! Ces assurances, organismes qui rassurent : “Faites ce que bon vous semble, prenez des risques si vous voulez, mais casquez et nous vous sauverons.” Mais : “Vous n’aviez pas de casque ?” Foutu. “Vos crampons n’étaient pas conformes aux normes de l’Union Internationale des Associations d’Alpinisme ?” Foutu. “Vous n’aviez pas informé la Compagnie Machin, le refuge Trucmuche de votre intention de gravir tel sommet ?” Foutu. “Vous n’aviez pas regardé le bulletin météo ?” Foutu! Tous les Sports qui m’entourent parlent de règles, de devoirs, d’impératifs liés à leurs pratiques. J’en ai marre d’entendre les libertés se résumer à des poids, des dimensions, des chieries de tenues, des obligations, des nécessités, des impératifs.  Les avis sont unanimes : plein le dos et pleins les baskets. Sports, nous ne supportons plus des règles établies par des obèses inutiles assis derrière des bureaux en tek ou en cuir de veau. C’est de cela dont nous parlons : “Nous sommes tous jeunes, voire très jeunes. Que ferons-nous quand, à trente ans, nous ne serons plus capables de faire rêver les “assis” devant leur TV ?”

Je n’ai pas eu le courage, ni la force, encore moins le mépris de répondre qu’il ne suffit pas d’être capable de lancer un objet le plus loin possible, de sauter le plus loin ou le plus haut possible, de courir le plus vite possible (etc.) pour être un être humain.

Nous sommes descendus de l’aéroplane. Des limousines rutilantes nous attendaient. Nous avons été emmenés dans le plus bel hôtel de la ville. Je me demandais ce que je faisais là.  J’avais déjà honte d’avoir accepté l’invitation. Nous avons été bien reçus. Le personnel était affable et parlait un anglais et un français des plus courtois. Nous avons bien mangé, bien bu. Nous sommes restés deux jours à nous faire dorloter. Certains Sports craignaient de prendre du poids en ne faisant rien car ils ne savent rien faire d’autre que du Sport. Je voyais des gens faire des “pompes” au bord de la piscine, ou des moulinets avec leurs bras.  Moi, j’étais vautré sur des sofas, sirotant des mojitos, savourant le loisir de ne rien foutre, gratuitement.

Lors du congrès – belle salle, belle musique, discours de bienvenue, chauffeur de salle, projection de quelques films retraçant les plus formidables exploits des dernières décennies – je me suis endormi. Chaque Sport eut droit à 55 secondes pour énoncer ce qu’il ruminait depuis des années. Quand vînt au tour de la Montagne de parler devant les légistes sportifs, je n’ai dit que : “ Fichez-moi la paix”. Une seconde et demie. J’ai regardé la salle, droit dans les yeux. Le silence qui a suivi mon intervention a duré 52 secondes. Une éternité. J’étais dans les temps, droit, presque présomptueux. Personne n’a applaudi. J’étais content de moi.

Rien n’a émané de ces échanges. Le Sport s’est insurgé. Je présuppose qu’après de multiples commisssions et travaux d’étude, l’I. S. et l’O. M. S. se pencheront sur le problème du diamètre de la cible du Tir à l’arc. Les spon-sports, en représailles, ont mis des chiffres sur la table. Qu’elle est la valeur d’un mollet, d’un biceps, pour la publicité ? Les têtes ne sont plus dans les muscles mais dans les portefeuilles. Banal ? Evidemment!  Dans l’avion du retour, la voix du Sport s’est tue. Le Sport nous avait tués.

TUER.

Malgré tout, je reste avec l’idée d’un Sport qui ouvre l’esprit. Mens sana in corpore sano, disait un philosophe. Il n’avait pas tort… Cette maxime est un peu oubliée. 

Jc Legros. Le jour de ses 62 ans. 30 juin 2012

Ps du 15 août : je viens d’apprendre que les médailles d’or des Jeux Olympiques n’étaient en fait que du cuivre recouvert d’une fine lamelle d’or! Encore du dopage d’esprit. 

Ps du 16 août : quand on saura que “sport” vient du déverbal français “se desporter” qui veut dire “s’amuser, se divertir” (vers 1130) on comprendra mieux pourquoi “Le sport m’a tuer”.     

Edito

L'une pratiquait le lèche-vitrines, moi je courais,

l'autre paressait sur des terrasses, je courais encore.

L'une s'adonnait à la cuisine, moi je pédalais

et l'autre se consacrait à l'aquarelle, je pédalais encore.

J'escaladais des montagnes, j'en escaladais d'autres encore.

 

Toujours dehors, par tous les temps

toujours plus performant, mais un peu absent,

je traversais villes et paysages sans rien en voir

— seul le grand air reste important —

et aux aguets d'un corps à muscler encore

je transpirais, je transpirais encore.

 

Au soir venu, solitaire épuisé et saoulé

je m'endormais, je m'endormais encore

dans le silence froid et l'ignorance du monde,

replié sur un recours aux rêves.

 

Les horizons sont des efforts, mes jours défilent d'étranges voyages, ma vie naufrage dans la sueur.

 J. K

Contre-Edito

 Les dieux du Stade

 « J'ai tourné Olympia comme une célébration de tous les athlètes et un rejet de la théorie de la supériorité de la race aryenne. »

Mémoires, Leni Riefenstahl

 Le Stade comme nouvelle Académie. Là, le « jeune d’aujourd’hui » sera durablement construit. Les valeurs, la morale, la camaraderie, le sens de la justice, l’effort, l’endurance, la probité, le respect de soi et des autres, le « vivre ensemble » en « lutte finale ».

 « Pendant qu’ils courent, ils ne lisent pas », ils s’entrainent, ils comptent le battement de leur pouls, ils expectorent, ils suent, ils galopent sur des tapis roulants, ils se gonflent, elles éclatent, ils sont souples et avenants (« Pas de souci », « Ne pas se prendre la tête »), bronzées et sautillantes aux carrefours, …

 Les pros enfin, le corps pur, la parole claire (« Ils ont jeté le bébé avec l’eau du boudin », « Ils ont redoré le blouson de l’Equipe de France », …J.O., 2012), les Tours de France et d’ailleurs qui dévissent sur l’Echelle de Richter de la crédibilité, les Matches qui montent en Bourse, l’argent et la piquouze…Rien de neuf. Le Sport est une autre façon de mener la Guerre et les dégâts collatéraux disparaissent vite de l’image.

 « Le Sport m’a tuer », toxique et religieux. 

DS

 


 

N°6: Ne pas mourir idiot

Texte: Milady Renoir - Gravure: Elisabeth Bronitz

Lancement à 100 Papiers le 1er juillet 2012

 

Photos et cie: http://feuilletsdecorde.unblog.fr/2012/07/19/n%C2%B06-ne-pas-mourir-idiot/

 

(DÉSERT TRAVERSÉ ou) NE PAS MOURIR IDIOT(E) ?

 

ON est un héros, dès sa naissance.
Héros ? C’est une tache pâle dans l’esprit, une marque brune sur le corps. Ces taches font sortir ON du lot. Sa naissance ? Sous un signe, sans aucun sens. Ses parents ne savent rien du tout de son sort mais ils se relèvent quand ON paraît.
ON est vivant, presque un peu plus que d’autres.
Au bord du langage, ON, après deux premiers pas, dessine tous les chemins, jusqu’à lui et ensuite.
C’est ainsi. Le monde sauverait une trace féconde de son passage, une strie immarcescible.
ON est rapidement celui qui appuie ses amis, aime les gens, apprend bien, lit grand, dit doux, sourit fort, fait juste tout ce qui fait qu’on aime ON, qu’on aime ce genre de personnes parce qu’il existe tant de sortes de gens qui ne sont pas (comme) ON.
À dix, à vingt, à trente, à quarante, à cinquante ans. À chaque décennie, des chansons et des plaisirs lui sont dédiés. Et ON vit (dans) sa vie, imperceptiblement.
Un peu Vieux (pas trop), ON s’assiérait un soir sur le bord d’un ruisseau. L’eau serait limpide, fraiche, soyeuse quand on trempe la main dedans, quand on la regarde.
ON tremperait sa main, dedans justement, étalerait quelques gouttes sur sa langue.
Sans soif, ni peur, lui viendrait des rêves.
Toute cette connaissance reçue donnée balancée avouée.
Toute cette vie tournée dans le juste sens des aiguilles.
La main retenue dans le sombre, ON visiterait les moindres recoins de ce qui ne se nomme qu’affreux, lugubre, cruel, horrible, terrifiant, vilain. Là, ON, Enfermé.
D’abord, ON n’oserait pas bouger de crainte que le moindre mouvement l’avale, l’insère dans le nid des nuits. La tempête agiterait les axes. Racines tremblantes, terre secouée, violences bestiales, la vie abandonnerait des êtres. Le chaos deviendrait légion ; le malentendu, raison.
Voiles, éclats, ondes, bruits, tous perdus dans une coïncidence défectueuse. La valse à l’envers des éléments battrait son plein, son grand rien. La conscience du déclin arrogerait  l’espoir et la foi. ON entendrait ses veines dans son corps pétri et immobile.
Pourtant, ON aurait planté ses pieds solidement dans le limon, entre des galets plats comme sa main. De la raison, ON en a toujours tant eu.
Mais cette tourmente.
ON observerait une chute des choses, d’un temps. ON qui n’a jamais eu qu’une chaise, une porte pour seules conquêtes. Le monde était né, avait vécu et mourrait devant lui. Sis sur sa chaise de verdure, ON, comme vieux socle de bois érodé, éprouverait.
Visions. Sérénité éreintée.
Femmes-hurlantes, enfants-volants, vieillards-avariés, bourrasques narquoises. Dans la houle, les chiens errants reprendraient leurs droits, libérés de la crainte des hommes, rongeant leurs queues de crocs insatiables. Merde(s).
Le Monde mourrait.
ON, Fort, voudrait passer sa main à travers la mort (celle qui jure que tout s’arrête). Sa main fondatrice (coupable pourtant), sa paume, sa tête la première jetée dans le noir, sous une si fine couche d’eaux de ruisseau. Limpides, comme ON aurait cru que ces eaux étaient. ON aimerait la déloger, la main. Mais moires, tiédeur, moiteur.
Pulsations éperdues. Les vents assourdiraient ses sens. Le vide glouton ne céderait pas.
ON persisterait (la vie est un bond dans l’eau, rien de mieux).
Souvenirs.
Rappel d’un passé ignoré, rescapé de la vitesse du Monde, naufragé des décadences grossières. Et des images de la femme, de la Terre. L’origine féconde, la prospérité du début, l’humilité du moindre.
L’armée des corps soumis reprendrait la partie. Le ciel baiserait la terre sans penchant. Les mers inonderaient de leurs fonds les trottoirs des cités édifiantes. À l’envers.
Allons.
ON enfoncerait son bras. Au fond, ON toucherait terres pour rebondir.
Allons.
ON glisserait péniblement hors de la fureur. ON se retrouverait éjecté, nu, refroidi, éreinté sur un lit d’herbes éparses, couvertes de sang.
Dehors.
Autour, quelques montagnes, des arbres et la légèreté vulnérable des matins premiers.
Un an après (ou cent), sa main retomberait finalement le long du corps (qui l’avait quand même gardé vivant).
Le pire du monde dévoilé.
En sueurs, ON se reposerait quelques heures avant de reprendre un chemin, quel qu’il soit.
ON serait reparti. Bossu, Voûté, Malléable, moins Fier, Reparti quand même.
ON gonflerait son poitrail, esquisserait un sourire malingre. ON étendrait sa jambe, ferait comme son premier pas vers un horizon comme intact.
ON lèverait son regard vers le haut, poserait ses mains contre le ciel pour mesurer la perte. L’immense consomption.

ON penserait que finalement les choses suivent toujours leur propre cours.

 

"L'homme est matière, fragment, superflu, glaise, fange, non-sens, chaos ;
mais l'homme est aussi créateur, sculpteur, dur marteau, spectateur divin
et repos du septième jour. (...)

Friedrich Nietzsche - Par-delà le bien et le mal (aph. 225) 

© Milady Renoir – mai 2012

Contre-Edito

 Ne pas mourir idiot gronde comme un ralliement des troupes à la fin des combats, un Alamo de province perdue, une sonnerie d’espoir infini dans la nature humaine… Mais ne serait-ce tout simplement que l’hymne mou d’un jouir démocrate et poussif ?

Ne pas mourir idiot, donc, la belle affaire qui s’offrirait enfin aux innocents que nous serions restés ! Il y aurait un seuil, un acte, un comportement, un secret à découvrir, un scandale à partager ? Passants sous les fourches caudines d’un ordre trivial, nous entrerions dans la béatitude des dessalés, nous nous échapperions enfin de la tribu des balbutiants…

 Ne pas mourir idiot traduit ce que la morale bourgeoise produit de plus effarant en sudations d’apeurements et de courage à deux sous. Idiot, je suis et je le veux ; de l’idiotie  je joue, je me goinfre, je m’en revêts pour mieux me fondre dans l’empêchement du sublime, de l’ultime, du destin. Idiots, je vous vois tels que je suis, mais que faire pour le rester et ne pas finir dans l’illusion de tristes bacchanales ? 

DS 

Edito

Ce serait épouvantablement lent comme un cortège d'enterrement quand tout semblait vouloir paraître normal. Ce serait triste comme mourir un jour de pluie après avoir, néanmoins, réussi ce qu'il fallait pour se montrer en forme et sourire avec les dents blanches. Il y aurait désormais une mauvaise habitude sur laquelle aucune promesse ne reviendrait plus.

Être seul s'affirme indivisible et les moments d'éclats ne se partagent que lorsqu'ils peuvent éblouir. Bien sûr, on garde pour soi les hontes et les béatitudes, l'amour ou l'ambition passés avec leurs traces espiègles et leurs déceptions. Sans oser rien en dévoiler, on sait que s'est incrusté un chagrin dans lequel on trébuche sans cesse.

Sous le couvert, demeure pourtant certaine l'idée d'avoir voulu, reste présente l'impression d'avoir pu, mais on a capitulé, toute vigueur éteinte, vers une identité rétrécie.

Imaginer revenir un jour, comme dans le film d'hier soir, juste avant la fin. Pour la beauté du geste avant de prendre une route encore longue.

J. K. 

Texte : Milady Renoir : Née suite à la dépénalisation de l'avortement, en France, grandie de travers entre fleuves, HLM & piliers de bar. (…) Prévoit l'extinction totale des feux en 2046 avant le journal de 20h. www.miladyrenoir.be 

Gravure : Elisabeth Bronitz aux œuvres acidulées comme un flingue à eau, un crâne rose pailleté, un "home-Sweet-home" voluptueusement indiscret.

Site :  www.art-elisabethbronitz.com

 


 

N°5 Pas de souci

Texte: Eric Piette - Gravure: Johanna Matlet

Photos et cie: http://feuilletsdecorde.unblog.fr/2012/07/19/n%C2%B05-pas-de-souci/


Feuillets de corde N°5, "Pas de souci" Texte de Eric Piette - Gravure: Johanna Matlet.

Vidéo: mai 2012, réalisation Jacques Deglas, http://www.traverse.be/pas-de-souci.php

            Je t’écris d’un endroit du monde où l’on peut voir nettement les étoiles, les reconnaître, d’un endroit du monde où tu aurais envie, la nuit, de parler à ces étoiles. Le ciel, ici, existe encore. Je te parle de la présence des étoiles, du ciel, car, tu l’auras compris, il fait nuit et je suis seul.

            Quitter cette ville qu’on habite toi et moi m’était tellement nécessaire. Tu t’en doutais. Je vais tout de même t’en parler. Et tu sais que j’éprouve une sorte de malaise à écrire. Pour arriver jusqu’à l’île d’où je t’adresse ces quelques lignes, il faut faire, de la ville côtière, six heures de bateau. Tu as l’impression de comprendre quelque chose lorsque la lumière blanche se confond avec la mer et annule tous tes repères, et te renvoie à toi-même, t’offre une paix que quelques dauphins accompagnent.

            Quitter mes contemporains et cette capitale devenue, pour eux, presque abstraite. Nous ne sommes pas comme ces hommes et ces femmes agités dans une cage qu’ils désirent dorée. Ils sont si pressés qu’ils ne peuvent plus percevoir et éprouver leur monde. Ils vont si vite entre les hauts murs, les hautes vitres des buildings, et les larges trottoirs reliés par des lignes blanches sur le macadam. Nous prenons d’autres traits, d’autres lignes de fuite.

             Je me suis retiré à L., où je remplis, comme toi dans cet appartement que tu loues, des feuillets d’amères banalités, quelques fois lumineuses. Des banalités qui surgissent entre deux cris dont on ne connaît pas l’origine. Je suis sûr que tu peux trouver refuge là où tu es, malgré le vacarme des voitures et des voix qui te détournent d’une solitude essentielle, fraternelle, celle des métamorphoses chancelantes. Que faire d’autre, mon ami, qu’écrire ?

Je pense à l’épicier, je pense à ces filles qu’on aborde et avec lesquelles, quelquefois, nous prenons un café, je songe aussi à ces personnes avec qui nous échangeons des mots simples, qui nous procurent parfois une joie – mais laquelle ? Cependant, avec nos petites blessures, avec ce corps qui flanche, nous devons travailler, dans la solitude, et faire avec nos portefeuilles vides. S’il reste quelques pièces, aller au bistro à côté de ton appartement, pénétrer ce second refuge, et boire à la santé de ce qui, de manière peu probable, s’arrangera un jour. Et peut-être parler à un inconnu qui te rappellera les textes si justes de Bernard Dimey. Du reste, qui se souvient de lui aujourd’hui ? Moi aussi je connais cent fois pire, nous connaissons cent fois pire – en souffrons-nous ? Et, comme lui, faire tout pour ne pas baiser par hasard.

            Dès lors, larguons les amarres. Toujours, il restera un embarcadère où nos maigres misères pourraient se transformer. Larguons, sans désenchantement. Il s’agit de savoir regarder. C’est vers cela, mon ami, qu’il faut tendre.

Je vais te laisser ici, et demeurer encore quelques heures dans le silence, peut-être écouter un Stabat Mater, peut-être pas, mais je suis certain d’une chose :  je n’attends rien, plus rien d’autre, de ces heures, que ce qu’elles peuvent offrir. Je m’efforce, ici, dans le silence absolu de L., de conjurer mon pessimisme. Je me dis que ces enfants à naître dorénavant seront plus mal lotis que nous. Laissons-leur quelques traces. On ne sait jamais.

            Non, on ne sait jamais. Et, avant de retourner pour de bon à ce silence qui apaise ma hargne, si semblable à la tienne, j’aimerais te dire : nous pouvons grâce à cette chance que l’on se forge trouver une place ici et maintenant. En trouvant une place, en y demeurant, et à la seconde où j’écris cette phrase j’y crois fortement, nous permettons à certains, en manque de fraternité, de trouver la leur. Ou de la retrouver. Et même si par moments je pense, tout comme toi, ce que nous faisons inutile sache que véritablement un livre peut changer une vie.

Tu auras compris que je ne parle pas des nôtres. Comme l’explique si bien Larbaud, il suffit d’aimer un texte pour savoir qu’il n’est pas de nous. J’ai été heureux de partager un peu de ma nuit avec toi. Le silence, le ciel, un verre de vin, ces étoiles. Je retourne à mes affaires courantes : des pages avec le plus de blanc possible. 

 


 

N° 4: Femme à la mer

Texte: Kenan Görgün – Gravure: Martine Souren

N°4 Femme à la mer femmes.jpeg

avril-mai à la Librairie 100 Papiers

Photos Ben Weisgerber

Feuillets de corde N°4 ; Femme à la mer - Texte : Kenan Görgün, gravure Martine Souren, avril-mai, 2012. Réalisation Jacques Deglas, production Traverse asbl, 2102

 

FEUILLETS DE CORDE  - FEMMES A LA MER

« Grande eau »

par Kenan Görgün

 

Je t’aime, bien sûr que je t’aime !

C’est mon amour pour toi qui me force aujourd’hui à te rendre à ta vraie vie.

Tu as fait bien assez pour me cacher ta nature, tu me seras reconnaissante d’abréger ton imposture. Je ne t’en demandais pas tant, et vois-tu, je ne te fais pas de reproche. Car je sais, au fond, que c’est par amour pour moi que tu as menti toutes ces années – ce que l’amour nous fait faire, n’est-ce pas terrible ?! Et ce mensonge, t’arrachant à ce qu’il y a de plus beau en toi, m’a fait t’aimer plus fort encore : y avait-il plus bel acte d’amour que de te faire passer pour un simple être humain alors que tu étais tellement plus ? J’ai mis du temps, à peu près le temps d’une vie, à comprendre le prix que tu avais payé pour m’aimer en retour. Je t’ai menti aussi, à ma façon : le jour où je t’ai vu pour la première fois, sur cette plage, où j’ai su que je te voulais jusqu’à mon dernier souffle, crois-moi, des hommes bien meilleurs auraient menti pour être à ta mesure.

 

Par amour pour toi, et pour que notre amour soit exclusif, je t’ai caché mon enfant d’un premier mariage. Ce n’était pas difficile ; je le voyais peu, je le voyais mal, je ne pouvais plus lui mentir, à lui. Lorsqu’une fois par semaine je rentrais plus tard, ayant passé quelques heures avec l’enfant, sous la surveillance de sa mère qui avait obtenu le droit de me garder à l’œil en présence du petit, je te mentais en prétendant avoir bu un verre en compagnie de quelques amis du travail. Tu m’as proposé de les inviter à la maison un soir. J’ai oublié mon mensonge de ce jour : je n’avais pas d’ami, pas même de copain. Les verres, j’ai fini par les boire, mais seul, mais à la maison, mais par besoin… Vivre en te mentant était aussi épuisant que de vivre deux fois en même temps, manquer deux fois plus de sommeil, faire deux fois plus de cauchemars que n’importe quel homme, devoir obtenir deux fois plus de tout. Je me suis davantage accroché à toi, tu me rendais heureux – ou, comme je l’ai compris quand j’ai cessé de me mentir, tu me rendais moins malheureux. Il ne me restait plus qu’à t’aimer deux fois plus fort ; j’ai découvert des médicaments pour mieux te faire l’amour. Tu m’as dit, sous les draps, que tu vivais une seconde lune de miel. Je savais cette lune mensongère, mais je l’admirais tout de même, car elle rendait mes nuits moins terrifiantes.

 

C’est par amour pour toi que j’ai perdu mon travail. L’entreprise se portait mal, certes, et oui, je savais qu’il y aurait une vague de licenciements, comme ils disent. Mais c’est moi qui, en mon for intérieur, voulait être mis à la porte. De la sorte, je resterais plus longtemps avec toi. Je pourrais t’étreindre au réveil, j’ai toujours aimé cela : t’entourer de mes mains et te serrer.

C’est par amour pour toi que j’ai remplacé le petit verre par la bouteille. Mes jours étaient longs, je n’avais plus de travail pour fatiguer mon esprit, et j’ai découvert alors que cet esprit était obsédé par toi. A loisir, je pouvais t’observer aller et venir dans la maison, fumer tes cigarettes pensive, arroser les plantes et les fleurs dont tu ornais nos fenêtres, et compter les minutes lorsque tu sortais faire une course… Je fus bouleversé. Je sus que tout avait une bonne raison d’advenir, que je n’avais pas perdu mon travail par hasard, mais pour pouvoir être là et avoir la chance de te regarder à nouveau, de comprendre que nous nous perdions de vue et qu’en toi quelque chose se brisait un peu chaque jour. Je vis, plus clairement que jamais, l’essence divine, fantastique, dont tu étais faite, car elle se retirait de toi, et même la couleur de ta peau s’en ternissait, tes yeux se creusaient. Je te vis telle qu’en toi-même, une créature en train de se dessécher, dont le corps flétrissait, en grand besoin d’eau mais n’osant rien réclamer, forme de vie supérieure au commun des mortels et qui mourrait en silence d’avoir voulu imiter ces derniers, par amour pour l’un d’eux. Même, je m’expliquai mieux ton amour des fleurs, et le plaisir que tu avais à les arroser ; à prendre, par procuration, un peu de cette eau vitale dont tu n’osais plus t’abreuver. Bientôt. Bientôt j’allais te sauver.

 

Bien que je n’en eusse plus les moyens, la mère de l’enfant continua d’exiger sa pension. J’essayai de lui faire entendre raison, mais elle n’entendit que ses raisons et toutes lui intimaient de ne pas me faire de cadeau, tout comme je ne lui en avais pas fait. Pour elle, rien de moins surprenant que mon incapacité à assumer. Son obstination à me rappeler qui j’étais à ses yeux, et comment le juge avait ordonné que je ne sois jamais laissé seul avec notre enfant, me fit comprendre qu’elle devenait une menace pour nous, et qu’il n’y avait qu’une façon de m’en occuper – de lui démontrer que je pouvais assumer au nom de ce qui m’était cher. Mais avant cela, il me fallait te mettre à l’abri.

Et en quel lieu aurais-je pu te mettre mieux en sureté que là où je t’ai rencontrée, à la mer, sur cette plage, ce lieu auquel tu appartiens, comme je le sais à présent ? Pas un hasard, non plus, si c’est là que nous nous sommes trouvés. C’est là que tu étais toujours. A la réflexion, lorsque je t’ai vue, tu n’avais ni sac de plage, ni sac à main, rien d’une visiteuse, tu semblais même un peu vaseuse, comme si tu venais de te réveiller.

C’est là que nous sommes retournés. Marché, un peu. Parlé, un tout petit peu. Il n’y avait rien à dire. Tu respirais l’air marin, tu te sentais déjà mieux et je m’en réjouissais car le meilleur était encore à venir. Mon cadeau à toi : mon honnêteté, enfin. T’annoncer que tu n’as plus à te cacher de moi, que je connais ta vraie nature, que je l’aime et la respecte et que, dans quelques instants, dès que la plage se sera vidée de son dernier promeneur, je vais te rendre à toi-même. J’ai toujours aimé cela : t’entourer de mes mains et te serrer, te serrer très fort, te serrer pour que rien au monde ne puisse t’arracher à moi ! Et… Et encore maintenant !, alors que je serre, que je plonge ton visage dans les vagues dont tu t’es si longtemps privée pour moi, tu continues à vouloir mentir, à me faire croire que tu es bel et bien humaine et non pas cette créature légendaire qui me fit l’hommage d’une beauté que les poètes et les marins ont célébré de tous temps ! Vois comme tes yeux grandissent, sous la surface de l’eau, au milieu de tes cheveux serpentins ! Vois comme le sang te monte aux joues, comme tes lèvres se violacent ! Je m’y tromperais si je te ne connaissais pas, cette comédie de la femme qui se noie, au souffle épuisé, alors que c’est de vie que tu t’emplis, tandis que je t’immerge! Tu n’as plus à imiter quiconque. Tu es la reine de la grande eau. Laisse ton corps s’en emplir. Tes formes usées enflent déjà. Tu reverdis. De sèche et terrestre que tu étais devenue, tu te charges à nouveau de la puissance de l’océan.

 

C’est bien.  Reste ici, mon amour. Reste calme. Aussitôt que j’aurai coupé les derniers liens qui me rattachent à cette terre, je te rejoindrai.      

 

 

Gravure : Martine SOUREN, née en 1954, touche-à-tout depuis toujours, a horreur de se sentir coincée. Sculpte, colle, peint ou grave suivant les saisons, surtout des femmes, en figurative indécrottable.

Texte : "Entre littérature et cinéma, Kenan Görgün bondit d'une page à l'autre d'un grand livre vivant dont la reliure craque dans son sommeil."

 

N°3: L' amour vache

Texte: Jack Keguenne

Gravure: Roger Dewint

 

Version PDF: http://feuilletsdecorde.unblog.fr/files/2012/07/feuillet3-par1-bd.pdf

 

 

à n'être pas aimé

on se gave de cicatrices intérieures

d'élans insouciants qui distraient de l'ennui

d'un entêtement sournois

du désarroi de ne rien pouvoir identifier

 

je l'ai aimée

dans le tremblement de la rencontre

avec les sourires maladroits

les bégaiements inaccoutumés si mal dissimulés

et l'agenda dont l'ordre tout à coup

volait en éclats lumineux et s'éparpillait

certes la place était libre

mais son arrivée tant inattendue me surprenait

j'ai pris un verre de vin encore

à porter aux lèvres en attendant d'autres baisers

 

je l'aimais

malgré les rendez-vous ratés

les dîners reportés

et ces fleurs que je voyais faner

j'étais porté vers l'attente anxieuse

bien au-delà des humeurs vagabondes

des messageries incendiées

et des défauts secrets de nos cuirasses

dans l'impossible d'un mauvais jour

quand le plus bref instant d'éloignement enseigne

à composer avec le souvenir et la désolation

ou que la pluie vient contrarier la promenade

pendant laquelle nous nous serions plusieurs fois enlacés

 

je l'aime

n'en déplaise à toutes ces manœuvres

qui mettent d'étranges entraves dans ces chemins

où l'amour me pousse pourtant

avec l'absence qui se mue en sentiment

ce creux au ventre venu du désœuvrement

et l'esprit peu tranquille aux aguets

de se vouloir infiniment complété

sans savoir ce qui est à reprendre ou à prolonger

dans cette fragilité devenue bien involontaire

 

je l'aime

quand le verbe rejoindre

traverse la longueur des solitudes

dans la folie des formes incertaines

que prennent l'immensité et la promesse même muette

la structure des draps froissés

ou la sculpture indéterminée du souffle

l'impossible manière de modeler une passion

de lui trouver un usage et inventer une destinée

je pense que les nuages ne font pas de halte

qu'un regard change sans cesse d'éclat

une bague n'est pas manière de dire

 

je l'aime

à travers les larmes dans les aéroports

ou cette vie de marin au long cours

qui n'ose pas se retourner sur les océans traversés

mais garde une photographie de la fiancée

les désordres du quotidien viennent parfois effacer

ce que pourtant pour rien au monde

sur terre sur air et mer profonde

on n'abandonnerait volontiers

il y a des chaloupes pour secourir les sourires

les inconnues intimes

 

je l'aimerai

dans la vibration inquiète de mes gestes confus

avec cette interrogation indécise

ce questionnement longuement retourné

par-delà toutes les solitudes endolories

d'un vide qui vient se répandre dans la chaleur du plein

d'un murmure qui trouve son écho discret

et que l'accueil trouve son accomplissement enfin

 

je l'ai aimée

je l'aimais

je l'aime toujours

je l'aimerai encore

comme si l'idée de partir s'associait à revenir

l'ennui et le manque se comblent d'une profondeur à découvrir

il y a des atlantiques au milieu de nos impatiences

des surgissements éblouissants pour les yeux fragiles

des corps qui retournent une situation vaine

dans la vigueur interrompue des habitudes

et l'heure sonne clairement dans les faubourgs intimes

pour annoncer par surprise

un mouvement d'époque un renouveau

 

je l'ai aimée

aux portes de l'imposture

avec cette oppression de me trouver cloué au sol

et cet immense et incessant désir d'ailes

 

je l'aime toujours

le monde change à mon insu

nous devrons balayer devant nos portes

 

pour Diane, janvier 2012

 

Jack Keguenne est écrivain et artiste. Il a publié une vingtaine de livres de genre divers et participé à plus d'une centaine d'expositions d'importance diverse. Il vit à Bruxelles en pensant beaucoup à Montréal.

Graveur : Roger Dewint a fait ses études aux Académies de Bruxelles et de Boitsfort. Plus de 60 expositions personnelles et rétrospectives en Belgique et à l’étranger. 800 expositions d’ensembles. Représenté dans environ 80 collections publiques et musées en Belgique et dans le monde. Nombreux prix.

 

 

 

N°2  Moutons Cochons

Gravure: Jean-Claude Salemi

Texte: Vincent Tholomé

• Moutons Cochons  Lancement - à la Librairie 100 Papiers en décembre 2011.

Le 18 décembre, 16h30-18h30

Version PDF: http://feuilletsdecorde.unblog.fr/files/2012/07/corde2-2-bd3.pdf

 

MOUTONS  COCHONS
sobre NOUS
est EXACTE COPIE DE
notre NOTRE ENVIRONNEMENT
extérieur
de nous
bonne si
coupe sobres
nos et
visages de
carrés bonne
rasés coupe
de vus
près du
rien dehors
ni dans
personne nos
ne costumes
dépasse d’apparat
les carrés
limites et
qu’imposent tout
les sourire
rampes rien
d’escaliers ni
nous personne
lançant du
propulsant dedans
sur ne
orbite dépasse
un de
troupeau nos
de lèvres
fusées fuselées
fusant sans nuages
dans filant
le dans
monde le
sobre monde
et sobre
parfait parfait
rasé(s) troupeau
de parfaitement
près rasé
sont et
nos lessivé
intérieurs passé
sans au
nuages grand
submergés bouillon
soudain des
d’ondes eaux
sans s’écoulant
remous fluides
sans en
remords vagues
nous sans
inondent âge
et folles
nous et
baignent furieuses
et baignant
nous les
lavent failles
escarbilles fissures
et du
poussières dedans
débarrassant muselant
le nos
plancher chiens
nous nos
laissant chienneries
comme intérieures
un débordant
vide pourtant
une parfois
béance des
calme cuves
et des
sobre rails
nous se
séduisant répandant
fusant alors
elle train
dans fluide
le et
monde furieux
un renversant
jour le
oui monde
elle oui
nous ébréchant
comblera le
nous blanc
ceux parfait
de la et
queue blanc
de la du
ligne monde
d’autobus ce
ou cher
de la autobus
caisse ce
de bolide
supermarché rouleau
compresseur
NOUS nous
EXACTE COPIE DE muselant
NOTRE ENVIRONNEMENT l’intérieur
V.T.

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Carneiros Porcos

 

CARNEIROS

sóbrio

é

nosso

exterior

de

fino

corte

os nossos

rostos

quadrados

escanhoados

de

perto

nada

nem

ninguém

 

ultrapassa

os

limites

que impõem

os

corrimões

das escadas

nos

lançando

propulsando

para

o espaço

um

rebanho

de

foguetes

esfuziantes

dentro

do

mundo

sóbrio

e

perfeito

escanhoado(s)

de

perto

são

os nossos

interiores

sem

nuvens

submersas

de repente

pelas ondas

sem

redemoinhos

sem

remorsos

nos

inundam

e

nos

banham

e

nos

lavam

das escórias

e

das poeiras

desembaraçando

o

prado

nos

deixando

como

um

vazio

uma

lacuna

calma

e

sobre

nós

seduzindo

esfuziante

ela

dentro

do

mundo

um

dia

sim

ela

nos

preencherá

a nós

aqueles

da

fila

da

linha

do autocarro

ou

da

caixa

do

supermercado

NÓS

A CÓPIA EXACTA

DOS NOSSOS TEMPOS

PORCOS

NÓS

A CÓPIA EXACTA

DOS NOSSOS TEMPOS

 

nós

tão

sóbrios

e

de

fino

corte

vistos

de

fora

dentro

dos nossos

fatos

de cerimónia

quadrados

e

todo

o sorriso

nada

nem

ninguém

do

seu interior

ultrapassa

os

nossos

lábios

fuselados

sem nuvens

filando

dentro

do

mundo

sóbrio

perfeito

o rebanho

primorosamente

escanhoado

e

branco

levado

para o

grande

caldeirão

das

águas

escoando

fluídas

em

vagas

sem

idade

agitadas

e

furiosas

banhando

as

falhas

fissuras

do

nosso interior

amordaçando

nossos

cães

nossas

matilhas

interiores

transbordando

todavia

às vezes

das

cubas

dos

carris

se

derramando

depois

comboio

fluido

e

furioso

travando

o

mundo

sim

reduzindo

o

branco

perfeito

e o

branco

do

mundo

esse

estimado

autocarro

esse

bólide

cilíndrico

compressor

que nos

amordaça

o interior

Tradução, Helder Wasterlain

 

MERCI Helder!

Traduction: Helder Wasterlain (publié en français dans les Feuillets de corde N°2 avec Jean-Claude Salemi à la gravure…)

 

N°1 Les Enfants chiants

Gravure: Jean-Pierre Lipit - Texte: Daniel Simon

Photos etc: http://feuilletsdecorde.unblog.fr/2012/07/14/n%C2%B01-les-enfants-chiants/

Version PDF: http://feuilletsdecorde.unblog.fr/files/2012/07/corde1.pdf

 

 

Les enfants terribles nous aident à oublier les enfants chiants.

 

N’en doutez pas, j’en étais un,

n’en doutez plus, vous en étiez,

de ces enfants insurmontables

nous étions et nous serons encore

dans le salmigondis du sperme rabat-joie,

des ovules tristounets

et des amours pique-nique

nous avons fait notre noble destin,

de gamins de misère et gamines éteintes,

mais le temps a passé

et le pire de la troupe

a déjà tout compris : passer et repasser

sous la herse des larmes

fait souvent un salaud ou un piètre imbécile

de cet enfant lointain fondu dans l’illusion

des fêtes infinies : « Je veux, je veux je veux ! »

et le pire de la troupe

a déjà tout compris : passer et repasser

sous la herse des larmes

fait souvent un salaud ou un piètre imbécile

de cet enfant lointain fondu dans l’illusion

des fêtes infinies : « Je veux, je veux je veux ! »

 

Et voilà qu’entrent en scène

les parents frais et neufs, des héros d’aujourd’hui,

des géniteurs pressés,

rondouillards et heureux de concentrer le monde

une nouvelle fois dans des flots amniotiques,

un bébé est en route, un petit dieu rieur

aux oreilles bouchées,

ça y est l’enfant est né et la joie est à l’heure,

la farce commence enfin.

  

Très vite, ils gobent, et reniflent et s’empiffrent

de coulées de soda, de bonbons et de sucre,

pendant que Monsieur - dimanche enfin est là -,

chevauche noble dame ou le contraire souvent,

la fatigue est alliée des égalités molles,

et les enfants chéri? Et les enfants chérie ?

vautrés devant des écrans plats

ils bavent en suçotant des images à deux sous,

criaillent, pleurnichent et régimentent

la troupe des parents qui se met en quadrille

pour calmer la volaille pétulante et rieuse

affligée quelque fois de chagrins en retard,

qu’il s’agit d’écouter dans le bruit des familles,

ces enfants sans pardon ont des noms enchanteurs,

héros de leur époque, comme on donne aux caniches,

enfants calendriers et enfants du dimanche,

on le dit bien des peintres et des écrivains fades,

enfants des ritournelles et des pas de souci,

enfants de lassitude et de longues absences,

  

Enfants chiants…

et le sourire nous vient.

Mélancolie, sentiment de partage,

vengeance enfin, minimale,

restons corrects, désir de liquidation

(« soldes, fin de séries »),

stupeur devant ces enfants Titanic,

tristesse de les voir dans le sillage cabotin

de parents si tolérants, si, comment dire…

évaporés, volatiles, velléitaires,

bardés de secours psys et d’arguments socios,

parents inassouvis et douloureux,

parents marqués d’inachèvement

(courir, rebondir, conduire,…),

parents branchés, reliés, connectés,

recomposés, abandonnés, ruinés, vidés.

 

Enfants chiants, nous vous reconnaissons partout:

dans les rayons des magasins, à l’école,

dans les trains, trams et avions,

salles de spectacles et d’attente,

visites familiales, fêtes annuelles et parcs d’attractions…

Votre présence violente nous donne souvent

l’envie de clouer vos parents aux portes des lieux dits

en affichant : « Ici on paye comptant ».

 

Ils nous encerclent de plus en plus rudement

et leurs canines brillent

dans les jours tristes où ils rôdent.

Nous les voyons, hurler à la lune

chaque soir en réclamant une part, une toute petite part

de ce qui n’est pas à vendre: temps, écoute et réponses claires.

Mais nous ne sommes pas ici

pour lancer des brindilles de morale au centre du grand feu.

Nous avons de ces enfants des souvenirs très vifs

et connaissons parfois la douleur de ce temps.

 

De ces nouveaux enfants, éperdus dans le vague

et le sucre assassin, nous esquissons ici

un portrait sans remords, nous ne les voyons pas

en monstres miniatures mais en enfants croqués

par le Grand Croquemitaine qui s’est déjà envoyé

dans la panse hier soir leurs parents épuisés.

Lustucru est vivant et rôde dans les parages.

Le joueur de flûte nous avait avertis :

un chant suffit parfois à conduire

les enfants fascinés dans les forêts profondes

d’où ils ne reviennent pas…en regardant de loin

notre monde si creux où nous allons nombreux,

agités et sans joie, le cœur si loin du cœur

et la parole au bec qui nous tombe parfois

comme un fromage blet sur le petit désert

qui fait lieu de patrie.

 

Daniel Simon

 

N°1 - novembre-décembre 2011

 

EDITO

Les enfants ne sont pas faits pour vivre en société… Ils troublent ou dérangent, grandissent et deviennent citoyens.           

Les "Feuillets de corde", inspirés de la littérature populaire brésilienne — litteratura de  cordel paraîtront 8 fois par an  (on peut s'abonner pour l'année en cours). Chaque numéro sera conçu sur un thème choisi par les éditeurs, selon l'humeur ou l'actualité. Il est prévu de publier deux numéros par saison, mais aussi, au besoin, de déroger à cette régularité.

Chaque numéro, chaque thème sera confié à un auteur,. Les "Feuillets" seront toujours illustrés par un graveur (ou une graveuse) selon le même principe.

A chaque parution annuelle (8 numéros donc), un coffret en 25 exemplaires réunira les différents "Feuillets" et un tirage original numéroté de chaque gravure. Certaines gravures se verront sans doute aussi imprimées en cartes postales pour circuler d'une autre manière. Le coffret permettra de rétribuer les acteurs des "Feuillets" et de choyer quelques bibliophiles.

Nous organiserons, à chaque parution une rencontre (lecture, performance,…) dans le, cadre d’une exposition des gravures réalisées pour les "Feuillets", encadrées alors, pour le plaisir de tous. 

J. K.

 

CONTRE-EDITO

“Doucement, j’examine vos ruines.”

Achille Chavée

La revue “Les Feuillets de corde” se veut une revue “effervescente”, qui pétille quand on la consomme… Un rêve il y a quelques années : écrire une lettre régulière à propos des remugles du monde dans lequel nous vivons… Et soudain, ça y est, la “Litteratura de cordel” brésilienne s’affiche en ces mois d’automne au coeur de Bruxelles et me donne l’idée juste : un graveur, un texte.

Je partage vite le projet. Avec Jack Keguenne, d’abord, et il enchaîne en me proposant des artistes qu’il connaît et qui acceptent, eux aussi, de jouer le jeu et de pétiller avec nous… Avec Pierre Bertrand ensuite et il engage sa maison d’édition dans l’aventure (Couleur livres). Merci à eux.

Ce premier numéro, “Les enfants chiants”, s’imposait vite à moi, et donnait le ton : pas de provocation, pas d’audace imbécile, mais tenter de capter l’air du temps, celui que La Fontaine rappelle si bien : “Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés” (Les animaux malades de la peste).

Nous vous réservons donc, deux fois par saison, un thème, un écrivain, un graveur (et le tout, au féminin, évidemment).

Les textes et gravures seront déposés sur le site de Traverse et une lecture du texte (Podcast) sera également disponible. Bonne lecture, pétillez et à bientôt !

D. S.

Vernissage des Feuillets de corde à Kasba - 19 novembre 2011 (1180 Bruxelles).

 

Un film de Jacques Deglas ...

http://traverse.be/kasba-expo-les-enfants-chiants.php

Lectures, choeurs et reprises par la comédienne Carmela Loncantore qui en "redemande"...

Merci à eux et elles, merci à chacune et chacun...

                                                

Contributions à Les Enfants chiants:

1. Jean-Louis Sbille/ Monologue de machine à laver

 http://www.traverse.be/texte_view.php?id=69 (1ère partie)

http://www.traverse.be/texte_view.php?id=70  (2ème partie)

2. Antonella Daiena /Julia  

http://www.traverse.be/texte_view.php?id=75

3. Pierre Ergo/ Le ministre et le banquier

http://www.traverse.be/texte_view.php?id=76

4. Daniel Simon lit Lesenfantschiants.mp3

5. Interwiew à la Foire du livre belge de Uccle par Edmond Morrel pour "Demandez le programme"

SIMON-KEGUENNE-FLB-UCCLE-111120-1.mp3

SIMON-KEGUENNE-FLB-UCCLE-2.mp3

Un article de Lucie Van de Walle dans Entre les lignes

http://www.entreleslignes.be/entre-les-lignes/peregrinations.html

Jeudi, 24 Novembre 2011 11:45

Déjà guirlandes et paillettes envahissent notre espace visuel et, insidieusement, les vitrines des magasins s’enlaidissent de personnages rubiconds et ventrus. Les Saint Nicolas et Père Noël se télescopent au carrefour du consumérisme et d’ici quelques instants, toute la ville ou plutôt, toutes les villes dégoulineront de la joie des fêtes sans que personne ne puisse s’y soustraire.

Englués là-dedans, hommes et femmes anxieux du lendemain ne savent plus comment assurer le nécessaire. Impérativement rappelés à l’ordre par des jingles racoleurs à vomir, ces mêmes parents s’inquiètent désormais du superflu à fournir d’urgence à leur admirable progéniture, sous peine de…
Un peu de tendresse ne ferait-elle pas l’affaire ?
Comment un angelot au dormir paisible devient-il un bébé hurleur, un gamin ingérable, un ado-technoauditif, désormais étranger à sa mission naturelle de contestation ?

D’autres questions sont soulevées dans Les Enfants chiants , un texte en forme d’interpellation à l’adresse des adultes et signé par Daniel Simon. Cet auteur et pédagogue est aux commandes de l’asbl Traverse, dédiée, notamment, à la création littéraire et à l’origine de l’édition des « Feuillets de corde ». Il s’agit de livrets conçus à l’exemple de ces fascicules suspendus à des cordes et proposés aux lecteurs sur les marchés au Brésil, d’où l’appellation « litteratura de cordel ».

Beaucoup d’idées sont bonnes, plus rares sont celles qui sont bien développées. Quant à les faire aboutir… Apparemment un maximum d’ingrédients sont réunis pour que s’envolent les missives marquées par l’humeur ou l’actualité. En premier vient le côté à la fois minimaliste, radical et multiple de cette initiative. Radical : un texte, une gravure / un thème, un feuillet. Multiple : à partir des « Feuillets de corde » dont la publication bimestrielle est accompagnée d’une série d’actions satellites. Par exemple, la lecture publique des textes, leur dépôt sur la toile et leur enregistrement destiné au podcast, etc. Par ailleurs, Couleurs Livres, co-éditeur, se charge aussi de la diffusion « papier ».

Secondé dans cette initiative par Jack Keguenne, Daniel Simon a associé les arts plastiques. C’est ainsi que le premier opus de ces « Feuillets de corde » version « Traverse » a pris son élan dans l’atelier de gravure Kasba, un des lieux de dynamisme artistique dont peut s’enorgueillir la Commune de Boitsfort/Bruxelles Car, à l’image des « folhletos » brésiliens, les feuillets sont illustrés par une gravure. Aussi la couverture des Enfants chiants, est-elle estampillée Jean-Pierre Lipit.
Dûment imprimés, pliés, colportés, envoyés, dépendus, achetés, offerts, ces « Feuillets de corde » peuvent voyager léger. Bon vent !

 

 

 

Traduction en portugais de Hélder Wasterlain. Merci Hélder!

 

 

Les enfants chiants / As crianças chatas

 

 

As crianças terríveis

Ajudam-nos a esquecer

As crianças chatas.

 

Não duvidem, eu fui uma,

Não duvidem,  vocês também o foram,

Dessas crianças invencíveis

Que nós éramos e que continuaremos a ser

Uns empecilhos na mixórdia espérmica,

Entre óvulos tristonhos

E amores pick-nick

Fizemos o nosso nobre destino,

Putos pobres e putos chochos,

Mas o tempo passou

E o pior do grupo

Já percebeu que passar e repassar

As lágrimas sob a máquina de arar

Faz crescer um idiota ou um triste imbecil

Dessa antiga criança dissolvida na ilusão

Das infinitas festas. “Eu quero, eu quero, eu quero!”

 

E vejam quem entra em cena

Os pais, frescos e novos, os heróis de hoje,

Progenitores apressados,

Anafados e felizes por concentrarem o mundo

Mais uma vez em líquidos amnióticos,

Um bebé está a caminho, um pequeno deus risonho

Ouvidos tapados,

Já está, a criança nasceu e a felicidade é pontual,

Enfim, começa a farsa.

 

Muito depressa, elas engolem, e fungam e emborcam

Litros de soda, rebuçados e açúcar,

Enquanto o Senhor – pelo menos ao Domingo está presente –,

Cavalga a nobre esposa, e o contrário também acontece,

O cansaço é amigo das igualdades frouxas,

E as crianças, querido? E as crianças, querida?

Esparramadas diante dos plasmas

Sorvendo, babadas, imagens sem valor,

Gritam, choramingam e comandam

A tropa parental que se põe logo em sentido

Para acalmar a passarada insolente e risonha

Às vezes traumatizada por antigos males,

Basta escutar no meio do barulho das famílias,

Estas crianças sem piedade têm nomes encantadores,

Heróis do seu tempo, nomes que damos aos nossos caniches,

Crianças de calendário e crianças de Domingo,

Dizemos-lhes bem dos pintores e escritores enfadonhos,

Crianças repetitivas e do “não há azar”,

Crianças entediantes e de longas ausências.

Crianças chatas...

E vem-nos o sorriso.

Melancolia, sentimento de partilha,

Vingança, enfim, mínima,

Sejamos honestos, desejo de liquidação

(“saldos, fim de stock”)

Estupefacção diante das crianças Titanic,

Tristeza por vê-los atrás da falsidade,

Pais tão tolerantes, tão, como dizê-lo...

Vaporosos, voláteis, volúveis,

Munidos de ajudas psíquicas e de argumentos sociais,

Pais frustrados e tristes,

Pais marcados pelo indefinidamente

(correr, levantar, conduzir...),

Pais interessados, ligados, conectados,

Recompostos, abandonados, arruinados, vazios.

 

Crianças chatas, por toda a parte reconhecíveis:

Nos corredores das lojas, na escola,

Nos comboios, eléctricos e aviões,

Salas de espectáculo e de espera,

Visitas familiares, festas anuais e parques de atracções...

A vossa violenta presença dá-nos às vezes

Vontade de cravar os vossos pais às placas

Com a seguinte inscrição: “Aqui pagamos a pronto”.

Elas cercam-nos perigosamente

E seus caninos brilham

Em dias tristes é quando elas rondam.

Vemo-las a uivar à Lua

Todas as noites reclamam uma parte, um pedacinho da parte

Do que não está à venda: o tempo, a escuta e as respostas claras.

Mas nós não estamos aqui

Para lançar galhos de moral para a fogueira.

Temos lembranças muito vivas dessas crianças

E nós às vezes conhecemos a mágoa desse tempo.

 

Das novas crianças afogadas entre as vagas

E o açúcar assassino, traçámos aqui

Um retrato fiel, não as vemos

Como monstros em miniatura mas antes como crianças devoradas

Pelo Bicho-Papão, que ontem à noite já encheu

A pança com os exaustos pais.

O Diabo está vivo e anda por perto.

O flautista já nos tinha avisado:

Às vezes basta uma melodia para encaminhar

As crianças fascinadas para as profundas florestas

De onde não vêm mais... olhando à distância

O nosso mundo vazio no qual somos numerosos,

Agitados e infelizes, o coração tão longe do coração

E no bico a palavra que às vezes nos cai

Como um queijo mole no pequeno deserto

De faz de conta que é o nosso país.

 

CONTRA – ÉDITO

“Lentamente, examino as vossas ruínas.”

Achille Chavée

A publicação dos “Folhetos de cordel” pretende ser uma publicação “efervescente”, que crepita quando consumida... Um sonho com alguns anos: escrever regularmente um texto acerca dos podres do mundo em que vivemos... E de repente, pronto, aparece nos meses de Outono a “Literatura de Cordel” brasileira e a ideia fica clara: um gravador, um texto.

Esta divisão faz avançar o projecto. Primeiro com Jack Keguenne, que me propõe alguns artistas seus conhecidos que aceitaram, também eles, jogar o jogo e de crepitar connosco... Depois vem Pierre Bertrand que associa a sua editora nesta aventura (Couleurs Livres). Obrigado a todos.

Este primeiro número, “As crianças chatas”, impunha-se-me e deu mote: sem provocação, sem insolência gratuita, mas tentando captar o “ar do tempo”, esse que La Fontaine nos descreve tão bem: “Eles não morriam todos mas todos estavam doentes”(Os animais doentes da peste).

Duas vezes por mês lançamos um tema, um escritor, um gravador (e evidentemente que tudo isto por ser no feminino).

Os textos e as gravuras serão colocados na página / site da Associação  Traverse e disponível em formato áudio (Podcast).  Boa leitura, crepitem e até já!

 



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