Il n'entendit plus rien

 

L’aube surprit Roy béat et muet, mais réveillé.

Il  crût entendre une déflagration. Ensuite, il n’entendit plus rien.

Il se passa les doigts dans les cheveux, et vit qu’ils étaient ensanglantés.

Que s’était-il passé ?

Il se retrouve là, assis par terre, dans le hall de cet immeuble qu’il ne connaît pas, sans le moindre souvenir. Un trou de mémoire abyssal.

Plus aucun bruit de vie ne filtre jusqu’à lui, les images qu’il voit, se déroulent sur une bande son artificielle. Autour de lui, des volutes de poussière et des débris  recouvrent le sol.

Hésitant et hagard, il sort du bâtiment.

Les locataires courent affolés et se bousculent. Certains déjà habillés, d’autres encore en tenue de nuit. Des visages marqués par la peur et l’incompréhension.

Roy ne comprend pas ce qu’il se dit. 

Dans la rue, les gyrophares lancent leurs éclairs dans le jour naissant. Tous s’affairent : policiers, pompiers, ambulanciers. Ils discutent en faisant de grands gestes, mais plus un seul son ne lui parvient.

Il a l’impression de flotter entre ciel et terre, enfermé dans une bulle insonorisée. Son regard est semblable aux parois de verre des immeubles qu’il croise, ne reflétant personne, que les tours et les nuages. Il erre, submergé par un sentiment d’étrangeté.

Instinctivement, il se dirige vers la station de métro en se frayant un chemin dans une foule devenue silencieuse. Un monde muet, qui l’effraye et l’angoisse. 

Le voici incapable de voir autre chose que  son i Phone, qu’il tient fermement dans une main.

Assis dans le métro, il s’enfonce dans le chaos de ses pensées, et se focalise sur ce " Dieu diabolique" pour trouver la moindre trace signifiant sa place dans cette existence. Il retrouve des messages : ses messages. Ils sont tous adressés à Maude !

Maude …, qui est Maude ? 

Pourquoi cette fille à la jeunesse brouillonne apparaît-elle sur son écran ? 

Par rafale il envoie des messages aux destinataires de son carnet d’adresse. A chaque vibration, il clique pour lire les réponses lui revenant, mais personne ne connaît Maude. 

Roy est anéanti et tellement absorbé par sa boîte magique qu’il en oublie complètement son entourage. Les voyageurs le dévisagent sans dire un mot, comme s’il sortait d’outre-tombe.  Ils ont les yeux rivés sur la bande annonce qui défile inlassablement dans le compartiment :

 "Un illuminé se fait exploser dans un immeuble en plein cœur de Manhattan "

A ses côtés, une enfant accompagnée de sa mère s’agite sur son siège, elle pianote sur une tablette vidéo, pianote et pianote encore. Le vertige de la répétition va bientôt atteindre son paroxysme, des cris, des pleurs que Roy ne peut que deviner en voyant les mimiques de l’enfant, et tout à coup, une gifle achève la partie de jeu.

Ce geste brutal et inattendu de la mère le bouleverse, et  lui  provoque un choc émotionnel le sortant de son monde insonore. Une souffrance mentale lancinante gagne les recoins obscurs de son cerveau, et brusquement les bruits  suraigus et stridents du crissement des freins de la rame du métro réapparaissent.

Roy se remémore son enfance. Abandonné dès la naissance, il avait grandi dans une famille d’accueil où la maîtresse de maison recueillait des enfants délaissés. Une femme d’une cruauté insoupçonnable. 

Il se souvient qu’un dimanche matin, alors qu’elle le croyait à l’office religieux, elle l’avait surpris dans sa chambre regardant ses sous-vêtements. Il avait été battu pour enlever les mauvais penchants qu’il avait en lui ! Traité de bâtard. On lui répétait qu’il devait être reconnaissant et heureux de pouvoir grandir dans une famille,  que sa mère n’était qu’une catin. Des mots qu’un enfant de huit ans ne pouvait pas comprendre et qui retentissent toujours dans sa tête.

Les gifles…, que de souvenirs ! 

Les rumeurs confuses et les bourdonnements familiers de la rue s’intensifiaient et avaient  maintenant fini par l’atteindre.

Ne cessant de triturer son téléphone, il lit et relit ses " texto", regarde la photo de Maude et  petit à petit, des souvenirs diffus et lointains refont leur apparition.

 Maude …, cette fille étrange qui l’avait abordé durant un concert. Il revoit cette séquence comme si elle était extraite d’un film au ralenti.

Elle s’était approchée de lui et lui avait dit :

Salut…, deux dollars et tu peux te brancher quinze minutes !

Il avait vu une forme d’émotion dans son regard, que seul un vécu particulier pouvait exprimer,  mais il n’avait pas saisi ses propos et s’était détourné d’elle. Elle avait insisté en lui remettant un bout de papier sur lequel était inscrit le nom d’un site internet: www.maude.com

A la lecture des messages engloutis dans la mémoire de son téléphone portable, ses idées se précisaient et il découvrait qu’une véritable relation épistolaire s’était installée entre eux.

Dès le lendemain de leur rencontre, Roy s’était connecté au site de Maude et avait découvert avec stupéfaction qu’elle était une borne wifi humaine. Une nouvelle version de l’homme sandwich,  à laquelle se livrent des  sans domicile fixe de la "Grande Pomme".

Il lui avait laissé un message et elle lui avait répondu, qu’elle était aussi prostituée et qu’elle était entrée dans un espace d’une rare violence commerciale. Sur son site elle  dévoilait ses charmes et décrivait ses ébats sexuels truculents. Une source de revenu qui lui permettait de subvenir à ses besoins.

A chaque connexion, elle lui faisait découvrir une histoire palpitante, dont la suite était reportée au lendemain. 

Roy était conscient d’être entraîné dans une voie obscure, mais en même temps, il était avide d’être possédé par Maude. Il était attiré par le noir de l’âme humaine. 

Il en était arrivé à la relecture du dernier message, qui disait :

- Salut Roy, 

     Ce soir j’ai rendez-vous avec un mec super, un vrai " Dieu", il promet de m’emmener       dans un monde merveilleux où tout sera amour. Un monde nouveau pour moi.                   je te raconterai...    

     Maude.


A cette lecture, Roy  s’était précipité à son secours, mais…,  trop tard…


Putain de monde !

Putain de vie !

Putain de Maude !


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