Les aventures d'Alexandre et de Melle Roger

Alexandre était un homme ordinaire qui menait une vie ordinaire dans une banlieue ordinaire du nord de Paris.

A 50 ans il était toujours célibataire et avait pris des habitudes de vieux garçon dont il aurait du mal à se défaire si d’aventure il rencontrait l’âme sœur.

Tous les jours, dimanches compris, à 7 heures, « l’appel aux armes » le réveillait en fanfare. Il avait programmé cette musique militaire sur son réveil matin, en hommage à son père, lieutenant-colonel dans l’armée française de 1940 à 1950.

Son appartement, bien entretenu par Mme Germain chaque lundi pendant quatre heures, était ordinaire lui aussi. Les deux pièces rectangulaires donnant sur la rue étaient claires, avec du papier gommé blanc cassé sur les murs et des meubles fonctionnels en pin. Le seul élément de décor un peu original était un aquarium sur toute la longueur d’un pan de mur.

Chaque matin avant d’aller à la banque où il occupait un emploi ordinaire de guichetier, il soignait ses poissons exotiques. Il y en avait de toutes les couleurs : des rayés, des tachetés, et même un albinos. Il leur saupoudrait de la nourriture et c’était un bonheur de voir les poissons la happer avec leurs bouches goulues. Ils se battaient parfois et la surface de l’eau se ridait pendant plusieurs minutes. Alexandre jubilait. Ce petit bonheur matinal le mettait de bonne humeur pour toute la journée.

Il quittait son appartement à 8h45 et se rendait, d’un pas alerte, dans son agence bancaire au coin de la rue. Qu’il pleuve ou qu’il fasse beau n’avait aucune importance pour Alexandre ; il ne regardait jamais le ciel. Toute l’année il portait un imperméable et un chapeau qui le protégeaient du froid, de la pluie, du soleil.

Le samedi Alexandre lisait. Il dévorait même tous les livres qu’il prenait à la bibliothèque municipale un vendredi sur trois, et que lui proposait Mlle Roger. La bibliothécaire, petite bonne femme assise derrière son bureau, bougeait la tête de droite à gauche et de haut en bas en parlant. Le cordon de ses lunettes de myope dansait sur ses joues creuses, elle regardait les clients par-dessus ses verres, sans sourire et avec beaucoup d’attention. Elle aimait ses abonnés et leur imposait des lectures qu’elle trouvait saines et indispensables. Alexandre était complètement soumis, et n’aurait pour rien au monde manqué une lecture conseillée.

Le dimanche il lavait son aquarium, changeait l’eau ou ajoutait du produit de nettoyage, vérifiait la température, puis il s’installait dans son fauteuil et racontait sa semaine à ses poissons, qui, loin d’être indifférents, montraient de vrais signes d’intérêt comme de baver sur les parois de l’aquarium.

La vie s’écoulait au rythme lent d’un métronome. 

Elle aurait pu filer, tranquille, encore longtemps, si un dimanche matin du mois de septembre 2011, un coup de sonnette n’avait interrompu le rapport hebdomadaire qu’Alexandre faisait à ses poissons. Il regarda la porte d’entrée pendant une minute entière avant de bouger. Qui osait ! N’ayant pas de famille et pas d’amis, il n’attendait jamais personne. Ce devait être une erreur. Mais la sonnerie insistait. Il fut obligé de bouger. 

Quand il ouvrit la porte, il dut baisser la tête pour voir gigoter sur son paillasson, Mlle Roger la bibliothécaire. Les lunettes tombées sur sa poitrine, elle tentait de se grandir en sautillant sur la pointe des pieds. Son visage était couvert de larmes.

- Oh Monsieur Alexandre, comme je suis contente que vous soyez chez vous ! Excusez-moi de venir comme ça sans prévenir. Nous sommes voisins, je le sais à cause de votre fiche d’abonné. Je n’ai personne d’autre chez qui aller… Vous êtes le seul qui …

Et elle se tassa sur elle-même au point de presque disparaître et de se noyer dans ses larmes.

Alexandre regardait la bibliothécaire comme ses poissons gobant ses paroles quand il leur racontait sa semaine. Aucun son ne sortit de sa bouche ouverte.

- Puis-je entrer ? Implora Mlle Roger. 

La porte jusqu’alors entrebâillée s’ouvrit un peu plus grande et la bibliothécaire s’engouffra  comme un chat dans une souricière. S’affala dans le fauteuil. Son fauteuil. 

- Oui, répondit Alexandre, vous pouvez entrer …

- Il faut que vous veniez – MAINTENANT – à la bibliothèque ! Balbutia-t-elle

- Maintenant ? Un dimanche ? 

- Une bombe est cachée, et elle explosera à 16 heures aujourd’hui. Un homme a appelé juste avant que je finisse mon service hier soir ; il dit être envoyé par Zeus ! Le Dieu de la lumière céleste Monsieur Alexandre ! Précisa-t-elle en voyant les yeux de son interlocuteur s’arrondir et son front se plisser.

Zeus va faire tomber la foudre sur la bibliothèque qui regorge d’ouvrages subversifs Monsieur Alexandre ! Il y a des traités d’anatomie – très détaillés, dit-elle en baissant les yeux sur ses chaussures.

Et des études sur les prêtres pédophiles, sur les mariages mixtes, sur la pornographie, sur la jeunesse dépravée aussi !  

Elle se mordit la lèvre et se reprit :

- Non, la jeunesse ce n’est pas subversif. Même dépravée. Enfin je ne crois pas… Il parle au nom de Zeus, il veut punir la société, la laver, lui rendre sa dignité. Voilà ce qu’il dit Monsieur Alexandre.

Là-dessus, elle s’évanouit.

Alexandre n’avait pas bougé. Il était toujours devant sa porte d’entrée. Qu’il referma doucement.

Il s’agenouilla devant la bibliothécaire, tournant le dos aux poissons indifférents aux événements perturbateurs. Ils nageaient. Sans accélérer ni ralentir. Alexandre les envia.

La tête vide, il entreprit des gestes mécaniques, réflexes étranges venant d’il ne savait où ; il tapotait les joues de Mlle Roger de plus en plus forts jusqu’à ce qu’elle ouvre les yeux.

- Et la police ? Vous avez appelé la police ?  Chuchota Alexandre.

Toute la nuit elle avait hésité. Elle n’avait bien sûr pas bien dormi, ayant trop peur d’attiser la colère de Zeus ! Car le poseur de bombe avait précisé : Si vous appelez la police, je le saurai, une bombe éclatera aussi chez vous, 205 boulevard de la forêt ; c’est bien votre adresse Mademoiselle Roger ?

La bibliothécaire hoquetait sa réponse à Alexandre, plus blanc que son poisson albinos. 

- Allons-y. S’entendit-il répondre. Allons chercher la bombe.

Et c’est ainsi que ce dimanche matin 11 septembre 2011, Mlle Roger et Alexandre partirent d’un pas décidé jusqu’au bâtiment municipal. Les rues étaient encore désertes, il n’était que 10 heures.

Arrivés sur les lieux, Mlle Roger alluma toutes les lumières et chacun s’enferma dans une pièce qu’il fouilla dans chaque coin et recoin. 

Ce fut Alexandre qui la trouva.

Il était midi. Un tic-tac sourd sous une pile de magasines  l’avait attiré. Jamais il ne fut aussi rapide. Il balaya la pile de revues d’un revers de main efficace et fixa le réveil qui tictaquait. Un réveil assez semblable au sien, ce qui le mit mal à l’aise d’ailleurs.

Il le prit avec ses deux mains et appela Mlle Roger qui avait disparu sous une armoire métallique ; il ne fallait rien négliger.

Tous deux observèrent l’engin à distance respectable maintenant qu’il était posé sur une table. Il paraissait si inoffensif. Un joli réveil avec des aiguilles en acier, de gros chiffres noirs sur fond blanc, coiffé d’une petite coupole munie d’un bouton couleur argent.

- Allez-y Monsieur Alexandre ; Allez-y ! 

- Quoi ? 

- Désamorcez la bombe Monsieur Alexandre 

- Désamorcer ? Mais … Je ne sais pas… Il faudrait plutôt … Appeler la police ? 

- La police ! La police ! Elle est pas là la police ! Elle est dans les quartiers difficiles la police, Monsieur Alexandre. Il y a de moins en moins de policiers et de plus en plus de délinquants, croyez-moi ! 

- Bon, alors je vais essayer.

Par prudence, ou pour ne pas le déconcentrer, Mlle Roger s’éloigna un peu.

Jamais Alexandre n’avait eu à sortir de la banalité de sa vie quotidienne. Depuis tout petit, sa vie s’était écoulée comme une rivière dans une plaine fertile. Fils unique né dans une famille ordinaire, sans histoire, d’un père militaire et d’une mère au foyer, il avait seulement déçu son père quand il avait été recalé au concours de cadre administratif. Jamais il ne brillerait dans les hautes sphères de la banque qui avait bien voulu l’embaucher, malgré cet échec. Son père ne lui en avait pas tenu rigueur. Alexandre semblait heureux. Et heureux il le fut. Les années passèrent. A 30 ans, il fut gentiment poussé hors du foyer familial par ses parents et dut apprendre à vivre seul.

Aujourd’hui, il lui fallait faire preuve de courage, avoir les bons réflexes. Nourri de la lecture saine conseillée par Mlle Roger, il ne pouvait puiser une aide quelconque dans la littérature. Il dut faire appel à des ressources enfouies au plus profond de son être. Réveiller son intelligence. Comment désamorcer une bombe ? Il s’approcha du réveil, l’effleura, puis, comme rien ne se passait il le prit à pleine main, le retourna et vit trois fils : un rouge – un noir – un blanc, reliés à un petit interrupteur. Il lui suffisait de couper un fil. Mais lequel ? 

Mlle Roger avait les yeux au-dessus de ses lunettes et sa respiration soulevait sa poitrine qu’elle avait abondante. Alexandre se demandait si une poitrine pouvait être abondante, mais ce mot fut le seul qui lui vint à l’esprit quand ses yeux touchèrent, presque, les rondeurs de la bibliothécaire. Il se surprit à des pensées érotiques dans un moment qui demandait pourtant toute son attention, ailleurs. Pourtant, il n’arrivait pas à lâcher la poitrine de Mlle Roger. Jamais, non jamais il n’avait dégrafé le chemisier d’une femme… Les rares conquêtes qu’il avait eues étaient des femmes  de mauvaise vie comme les aurait appelées Mlle Roger. Qui dégrafaient elles-mêmes leurs chemisiers … Mlle Roger devait avoir un soutien-gorge couleur chair car il ne voyait rien en transparence. Il entendit le clic que faisait l’agrafe, à moins que ce ne soit le tic ou le tac du réveil matin ? 

13h35. Le front d’Alexandre perlait, la respiration de Mlle Roger couvrait le tic-tac du réveil. Sa poitrine se soulevait, s’abaissait ; se soulevait, s’abaissait. Alexandre tremblait.

A 13h50 le froid les avait liquéfiés. Maintenant tout contre lui, le souffle de la bibliothécaire sentait le thé au jasmin et titillait les narines d’Alexandre.

- Allez chercher des ciseaux, vite, Mlle Roger, supplia-t-il, je vais couper le fil noir

- Pourquoi le noir ?

- L’anarchie, le chaos !

La poitrine se souleva, accompagna les petites jambes vers le bureau duquel Mlle Roger venait d’extraire une paire de ciseaux.

- Voilà, dit-elle, heureuse d’avoir aidé. Et il coupa. D’un geste net. Précis. Le tic-tac se tut. La pièce baignait dans le silence. Alexandre et Mlle Roger se regardèrent puis se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. 


Le lendemain Mlle Roger alla raconter sa mésaventure à la police qui mit la ligne de la bibliothèque sur écoute. Elle n’eut pas de mal à démasquer le faux Dieu ; un petit délinquant des quartiers mal famés de la banlieue nord, en mal de plaisanterie, qui n’était même pas inscrit à la bibliothèque. 


Alexandre eut les honneurs de la presse dans la rubrique faits divers. Tout comme son père autrefois avait eu les honneurs de la gazette militaire où il figurait en héros pour avoir désamorcé une bombe. Une vraie bombe. Pas une bombe ordinaire. 



 

 

 

 

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